Un double sacrifice

Les ruines qui s’annoncent ne seront pas que matérielles, elles seront également psychologiques et existentielles.

La pandémie qui nous vaut tant de réductions de liberté, tant d’obligations nouvelles de protéger et de se protéger pour préserver la vie des plus fragiles et de préserver la force de travail des actifs, cet évènement n’a pas appelé ne serait-ce qu'en Europe les mêmes réponses politiques.

Les nôtres sont marquées par une volonté de faire porter la responsabilité d’une hypothétique (ou fantasmatique) aggravation sur celles et ceux qui ne respecteraient pas à la lettre des consignes ; certaines confinant à l’absurde, insultant l’intelligence humaine et sidérant les esprits libres.

Ces mesures ont pour conséquence de ruiner certaines entreprises, de réduire à néant les années d’efforts et les investissements d’individus qui sont invités à faire le deuil de leur activité et de la vie qu’ils y ont injectés, jour après-jour, sans forcément attendre la fortune mais en y puisant une raison d’être.

Le travail est vivant nous rappellent K. Marx ou C. Dejours dans des registres bien différents, l’un économique, du côté de l’argent, l’autre tout aussi économique mais du côté de la libido et de la pulsion de vie, celle qui parfois amène au dépassement, à braver les interdits absurdes, à ne pas s’arrêter à la menace ou la peur, alimentant la puissance d’agir si bien décrite par F. Lordon, s’inspirant d’un philosophe, B. Spinoza, contemporain de fléaux bien plus destructeurs que le ou la Covid 19.

S’il y a sacrifice, c’est aussi d’un travail dont les effets se sont accumulés jusqu’à constituer un capital qui ne se compte pas simplement en argent ou en monnaie mais aussi et surtout en ressource personnelle capable de nourrir de nouveaux projets, d’aller de l’avant sans trop se soucier des moyens disponibles parce qu’accumulés.

Les ruines qui s’annoncent ne seront pas que matérielles, elles seront également psychologiques et existentielles.

Plus prosaïquement encore, voilà des activités essentielles stoppées ou dégradées, pourtant indispensable à celles et ceux qui ont besoin de la pleine disponibilité des autres pour grandir, apprendre, aller mieux, aller bien.

Je dois actuellement comme bien des professionnels du soin, « faire comme si », consacrer mon temps, celui des professionnels de terrain à mettre en musique des "mesures barrières" qui visent à ralentir une épidémie qu'une défense collective intelligente aurait du contenir bien avant.

Ces mesures produisent dans notre environnement personnel des effets indésirables et potentiellement destructeurs : ce sont pour certains qui nous entourent et que nous côtoyons dans nos rues, de véritables « barricades », bulles autistiques qui produisent les effets d’une distorsion et d’une incapacité à reprendre ensemble une même langue capable de produire autre chose que de la peur, de la crainte, de la défiance.

Je dois consentir au travail en "mode dégradé" pour répondre à l'urgence d'une menace qui occupe déjà notre pays depuis le mois de février, certains parlent de décembre 2019.

Cette urgence n'est pas prête de céder s'il on passe notre temps à dresser des remparts contre une contagion qui suivra son cours quoi que l'on fasse, après-demain plutôt que demain, la nécessité d'adapter l'épidémie à notre système de santé ayant pris le dessus sur la nécessité d'adapter notre système de santé à la prévention et au traitement des futures pandémies. Celle de Covid 19 ne semble consister qu'en un signal d'alerte dont la communauté scientifique a bien du mal à se saisir, parasitée qu'elle est par les intérêts économiques (voire manipulées par eux) et les jeux de pouvoir politique.

Je ne suis pas dans le déni du mal mais à bien entendre les disputes médiatiques autour du confinement, du port du masque, des fermetures de lieux de loisir et d’épanouissement artistique, sportif, culturel, je me dis que notre société déjà bien malade pourrait ne pas s’en remettre ou s’y remettre sur un mode très dégradé pour les plus vulnérables et les moins chanceux d’entre nous.

Je voulais dans ce billet rappeler que le travail fait, que l’œuvre réalisée qu’il s’agisse d’une entreprise ou un succès artistique, c’est de la vie écoulée, du temps passé qui ne revient jamais sauf à considérer que nous sommes en capacité de « rebondir » et, « résilients », d’oublier ce temps et d’investir l’avenir comme si de rien n’était, sur les fondements d’une morale bien décrite par M. Weber.

Ce n’est pas comme cela que ça se passe et il ne suffit pas de s’afficher derrière une caméra et d’appeler au sacrifice du présent au nom d’une préservation qui ne consiste pas simplement en celle de la vie des plus vulnérables aux infections respiratoires, mais aussi en celle d’un pouvoir qui affiche depuis le début de son règne son incompréhension du travail vivant et ce qu’il nécessite de reconnaissance et d’espoir pour s’inscrire dans le temps d’une vie individuelle ou dans celui d’un collectif.

Nous ne sommes pas que des quantités, des quantités quantifiables, doublement comptées comme le sont certains morts du Covid parce que le gouvernement par les nombres ignore tout de ce qui constitue la quantité statistique, ou ne veut rien en savoir puisque la quantité obéit aux lois des nombres et de leurs opérations et non pas aux lois de la vie, qu’une quantité peut produire des richesses sonnantes et trébuchantes source d’un pouvoir obsédé tant il le déni par les limites de son exercice, par l’hypothèse de sa chute ou de sa déchéance.

En attendant, c’est bien l’idée de démocratie (il parait que la France est une démocratie parlementaire) qui est plus que mal en point, à la limite de l’éviction du débat public tout préoccupé qu’il est et qu’il sera par la nécessité de préserver certains pouvoirs économiques et de mettre en place les conditions futures de son renforcement grâce à la mobilisation (prochaine guerre) de la force de travail de cette masse informe aujourd’hui invitée à se taire, produire et consommer.

 

Notes :

À l'issue de l'écriture de ce texte, je me suis rappelé la notion de "présentisme" théorisée par F. Hartog. Je me dis que nous y sommes plus que jamais : l'avenir, le passé, sacrifiés pour un présent dont certains tendent à oublier qu'il contient en germe l'avenir et recèle les traces d'un passé bien actif comme l'actualité sécuritaire vient le traduire dans notre réalité quotidienne amputée de quelques-uns de ses aspects qui contribuent à la rendre vivable.

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