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Billet de blog 5 février 2024

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Crise de Taïwan : retour du « péril jaune » ? (partie 2)

Depuis que plusieurs dignitaires politiques états-uniens de haut rang se sont déplacés à Taïwan pour proclamer leur soutien aux désirs d’indépendance d’une partie de la population de l’île, il est devenu de bon ton, notamment dans les milieux atlantistes européens, d’épouser bruyamment cette cause. Ils le font en toute ignorance et/ou mauvaise foi des différents aspects de cette question.

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Depuis que plusieurs dignitaires politiques états-uniens de haut rang se sont déplacés sur place en proclamer leur soutien aux désirs d’indépendance d’une partie de la population de l’île, il est devenu de bon ton, notamment dans les milieux atlantistes européens, d’épouser bruyamment cette cause.

Ils le font en toute ignorance et/ou mauvaise foi des aspects historiques, géographiques, culturels, économiques, politiques, juridiques de cette question.

Pour certains en effet, tout ce qui peut nuire à la Chine et renforcer l’hégémonie américaine en Extrême-Orient, est bon à prendre, au risque même de provoquer un conflit armé Chine- USA.

Leur leitmotiv consiste à nier le fait que Taïwan (dénommé autrefois Formose par les navigateurs portugais qui la découvrirent) fasse partie historiquement, culturellement et juridiquement de la Chine.

D’où l’usage des termes de « conquête », « reconquête », « invasion » pour décrire la relation future possible entre les deux entités que l’on trouve dans plusieurs médias :

- Pourquoi la Chine veut conquérir Taïwan (Le Monde – 22 août 2022)

- Taïwan : le scénario d’une invasion sanglante de la Chine (Challenges – 19 janvier 2024)

- Reconquérir Taïwan, un rêve qui fait vibrer le nationalisme chinois

Et même de longs développements pour mettre en cause le fait que Taïwan soit chinoise.

Ainsi le Journal du dimanche écrivait, le 5 septembre 2022 : "Conflit entre Taïwan et la Chine : pourquoi la légitimité de l’histoire n’est pas du côté de Pékin".
Y sont développés des « arguments » qui, s’ils étaient utilisés pour d’autres îles ou d’autres territoires, pourraient mettre en cause de leur rattachement national actuel.

Alors qu’elle n’est séparée des côtes chinoises que de moins de 160km, l’économie de cette ile de 23 millions d’habitants, malgré le niveau particulièrement développé de son industrie dans les nouvelles technologies, est très dépendante de la Chine continentale (1,409 milliards d’habitants en 2023.

Elle fut peuplée massivement par des Chinois dès le 17ème siècle, après que les troupes chinoises fidèles à la dynastie Ming eurent chassé les colonisateurs hollandais ; puis elle passa sous le contrôle de la dynastie mandchoue, jusqu’à son occupation par le Japon en 1895 à la suite de la guerre sino-japonaise pour le contrôle de la Corée.

Redevenue définitivement chinoise après la capitulation du Japon en 1945, elle devint en 1949 le siège de la République de Chine gouvernée par le parti républicain Kuo-Min-Tang dont les dirigeants s’y sont réfugiés après la création à Pékin de la République populaire de Chine par Mao Zedong.

La République de Chine a siégé ensuite au Conseil de sécurité de l’ONU jusqu’au 25 octobre 1971, date à partir de laquelle elle y a été remplacée par la République populaire de Chine (Pékin), sans être reconnue comme État indépendant par l’ONU.

Hors de toute autre considération, cette situation confirme bien que l’île de Taïwan, qui a représenté la Chine à l’ONU pendant plus de 25 ans, est bien, du point de vue du droit international, partie intégrante de la Chine.

Ce qui ne signifie pas évidemment que cela autoriserait le gouvernement de Pékin à procéder à son rattachement de manière autoritaire et brutale.
Mais cela explique aussi pourquoi ce gouvernement est très sourcilleux vis-à-vis de toutes les initiatives, surtout quand elles sont d’origine étrangère, visant à agir pour l’indépendance de l’île.
Quel autre gouvernement ne le serait-il pas, s’il était confronté à une situation analogue ?

La réalité, du point de vue du droit international c’est qu’aujourd’hui seuls 12 petits pays reconnaissent l’indépendance de Taiwan : 7 sont situés en Amérique latine et dans les Caraïbes, 1 en Afrique, 3 en d’Océanie, ainsi que le Vatican.

La comparaison avec la situation de la Palestine est édifiante : son indépendance a été déclarée en 1988, elle a été intégrée comme État observateur non-membre par l’assemblée générale de l’ONU en 2012, et elle est reconnue à ce jour par 138 pays (sur les193 membres de l’ONU) !

Néanmoins, la pression politico-médiatique pour l’indépendance de Taïwan s’est accrue à l’approche des élections présidentielle et législatives d l’Île, qui a ont lieu le 13 janvier 2024.On nous annonçait un scrutin historique qui constituerait une étape décisive vers l’indépendance de l’île et une défaite cinglante pour le régime de Pékin.

Trois candidats étaient en lice : le vainqueur issu du parti au pouvoir, proaméricain et favorable à l’indépendance est arrivé en tête avec environ 40% des suffrages, les deux autres, partisans d’un rapprochement avec la Chine, respectivement 35% et 25% des voix.
La présidente sortante, dont il était le vice-président, avait été élue avec plus de 57% des voix, alors qu’il n’a pas de majorité.

La « constitution » taïwanaise prévoit que c’est le candidat arrivé en tête qui est élu, mais on voit aisément qu’il ne dispose pas d’un mandat populaire pour couper les ponts avec Pékin, d’autant plus que, pendant la campagne électorale, il a affirmé lui-même, à plusieurs reprises, qu’il ne prononcerait pas de déclaration d’indépendance pendant son mandat.

Cela lui serait d’autant plus difficile à faire que le parti indépendantiste a perdu les élections législatives et que l’Assemblée « nationale » vient d’élire à sa présidence un de ses opposants.

Autant les médias occidentaux ont rapidement salué la victoire (pourtant très relative) du nouveau président, autant ils sont particulièrement muets sur le rapport de forces politique réel établi à la suite de la récente séquence électorale.

A la fin de l’année 2023, après les provocations états-uniennes, et la victoire du parti indépendantiste qui était largement escomptée dans le camp « occidental », le danger de guerre dans la mer de Chine était particulièrement menaçant

Les dirigeants chinois avaient en effet clairement fait comprendre, notamment par plusieurs manœuvres militaires à proximité de l’île, que l’ouverture éventuelle d’un processus visant à l’indépendance de Taïwan serait pour eux un « casus belli » au sens propre.

Ce danger de guerre semble aujourd’hui, au moins provisoirement, écarté.

Et ce pour au moins trois raisons.

La première, c’est le succès électoral très relatif des tenants de l’indépendance : cette revendication n’a pas vraiment de soutien  largement majoritaire  parmi la population taïwanaise .

La deuxième, c’est l’échec cuisant du gouvernement de l’île à élargir la reconnaissance internationale de Taïwan en tant qu’État, le nombre de ses « soutiens » ayant même régressé.

Le troisième, c’est la difficulté militaire dans laquelle se trouveraient les USA s’ils devaient ouvrir un conflit armé directement avec la Chine, alors qu’ils sont largement impliqués, notamment par la fourniture de matériels, d’armes et de munitions, par leurs soutiens à l’Ukraine et à Israël, sans compter leurs interventions directes récentes dans plusieurs pays du Proche-Orient

Cependant, le danger n’est pas définitivement écarté, tant les principaux protagonistes n’ont pas renoncé à leurs objectifs essentiels.

Pour les USA, il s’agit surtout de contenir ce que leurs dirigeants, qu’ils soient démocrates ou républicains, nomment « l’expansionnisme chinois » et qu’ils considèrent comme une menace contre leurs intérêts vitaux (c’est-à-dire leur hégémonie, notamment dans la zone indopacifique !)

Dans ce cadre, l’indépendance de Taïwan rendrait possible de compléter le « cordon sanitaire » de ses bases militaires antichinoises qui va des Philippines à la Corée en passant par le Japon, en installant une ou plusieurs autres bases sur l’île.

Accessoirement, et ce n’est pas subsidiaire, les USA visent à contrôler l’industrie taïwanaise des puces électroniques, la plus avancée sur le plan technologique, production essentielle pour le développement économique, le complexe militaro-industriel et les énergies nouvelles

Quant à la Chine, il s’agit évidemment d’un enjeu à caractère nationaliste symbolique (comme pouvait l’être par exemple l’Alsace-Lorraine pour la France entre 1870 et 1918), et économique (pour les mêmes raisons que les USA concernant les puces électroniques.

Mais l’enjeu géopolitique est certainement l’essentiel pour les dirigeants de Pékin.

Tout d’abord, renoncer à la souveraineté sur Taïwan serait « perdre la face » vs à vis de tous les pays asiatiques et, par voie de conséquence, perdre en crédibilité et en influence dans cette zone qui est, naturellement, le « pré carré » de la Chine.

Toutefois, c’est le risque de l’implantation de bases militaires US sur le sol de Taïwan, à moins de 160km des côtes chinoises, qui est certainement le plus inacceptable pour Pékin.
Comme l’était en 1962 pour les dirigeants américains l’installation de bases russes à Cuba.

Les racines du conflit sont bien toujours présentes, et elles ne s’expliquent pas par une sorte de racisme anti-asiatique, puisque ce conflit implique des pays asiatiques entre eux.Il s’agit d’une affrontement de grandes puissances avec comme enjeu la prééminence dans toute la zone indopacifique, dans lequel les US tentent d’impliquer leurs alliés régionaux.

Il peut se raviver à tout moment, surtout dans l’éventualité d’un retour de Trump à la Maison Blanche.

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