Agrandissement : Illustration 1
Transition impossible parce que la notion même de transition, avec tout ce qu’elle implique en termes de transformation graduelle, de linéarité du changement, de coordination ordonnée, s’avère, à l’analyse comme à l’expérience, promise presque certainement à l’échec.
Pourquoi être si pessimiste, alors que la COP 28 a marqué une avancée significative en matière de coordination ?
Tout d’abord, si l’on ne s’en tient qu’à l’aspect essentiel, parce que la consommation d’énergies fossiles ne cesse, et ne cessera de croître.
En réalité, c’est l’électrification du monde et l’extension des applications numériques qui génère un surcroît de demande d’énergies fossiles
Ainsi, l’offre et la consommation de pétrole et de gaz volent de records en records.
Quand les pays de l’OPEP ont décidé de réduire leur production de pétrole pour garantir les prix de vente et par voie de conséquence leurs ressources, immédiatement les autres pays producteurs, dont notamment les USA, ont augmenté leur production sans que cela aboutisse à un effondrement du marché.
Les sanctions économiques contre la Russie ont quant à elles n’ont pas eu comme conséquence une réduction de la consommation de gaz, pour les ménages comme pour l’industrie.
En remplacement des gazoducs d’origine russe, l’alimentation en gaz de l’Europe va s’effectuer dorénavant par des méthaniers transportant gaz de schiste et gaz naturel liquéfié GNL en provenance d’Amérique du Nord, ce qui va nécessiter la création dans de nouvelles installation portuaires coûteuses : leur rentabilité impliquera la croissance e la consommation.
De fait, l’analyse rétrospective le montre : par le passé, les nouvelles sources d’énergie qui sont apparues n’ont jamais remplacé les précédentes
C’est pourquoi les énergies renouvelables viennent s’ajouter comme une strate supplémentaire pour satisfaire une demande d’énergie toujours croissante, sans que la consommation des énergies fossiles ne diminue.
Dans cette augmentation globale de la consommation énergétique résulte en majeure partie des nouvelles fonctionnalités numériques développées par les GAFAM et leurs satellites : réseaux sociaux, télétravail, commerce et administration en ligne, data center, bases de données, visio conférences, streaming audio et video, intelligence artificielle, 5G, …
Les études les plus sérieuses montrent qu’à l’heure actuelle l’utilisation du numérique représente entre 10% et 15% de la consommation mondiale d’électricité.
Soit l’équivalent de la consommation de la France, et l’équivalent de 100 centrales nucléaires,
Et qu’elle double tous les 4 ans !!!
En dépit de ce constat, tous les plaidoyers pour promouvoir une certain sobriété numérique sont restés lettre morte
voir par exemple l’étude Interstices : le vrai coût énergétique du numérique » qui explore tous les coûts énergétiques liés aux usages numériques
https://interstices.info/le-vrai-cout-energetique-du-numerique/
Bien au contraire, les acteurs économiques sont incités à utiliser toujours plus de services numériques, et de manière plus intensives, sans avoir vraiment de solutions alternatives.
Par ailleurs, l’espoir que la solution vienne de l’innovation technologique s’avère le plus souvent un alibi pour éviter de prendre les orientations pourtant indispensables.
Par exemple, le pari la conversion du transport aérien à l’hydrogène, très hypothétique eu égard aux problèmes de tous ordres qu’elle rencontre, n’est de fait que le prétexte pour ne pas réduire le volume de l’aviation, voire, au contraire, d’accepter sa croissance sans limite.
Enfin, la crise écologique est imbriquée dans d’autres crises violentes, économiques, sociales, géopolitiques, globales ou locales, … dont la résolution se fait d’autant plus à son détriment que la plupart des responsables politiques ont de fait accepté d’obéir à la dictature du court terme, plutôt que d’agir pour le long terme.
Chaque avancée vient se heurter à une réalité plus complexe, et tend à générer des désaccords, des incompréhensions, des frustrations, alimentant ainsi le camp du déni et de la démagogie, parfois à un très haut niveau de « responsabilité » politique.
Les exemples récents abondent, notamment dans le domaine agricole.
Si la commission européenne a décidé unilatéralement d’autoriser l’usage du glyphosate jusqu’en 2033, le gouvernement français, quant à lui, sous la pression des lobbys de l’agroalimentaire et des tenants de l’agriculture productiviste, vient de suspendre le plan Ecophyto qui planifiait la réduction de l’usage des pesticides et de décider une réduction des normes environnementales.
Il refuse par ailleurs obstinément de rendre public le rapport des experts scientifiques de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) sur l’utilisation des nouveaux OGM avant le vote des députés européens sur le sujet.
Toutes ces décisions vont dans le sens de favoriser le modèle de l’agriculture intensive, alors qu’en matière de production agricole, il est indispensable d’opérer une bifurcation radicale, vers une agriculture paysanne inspirée par l’agroécologie.
Il en est de même pour le projet annoncé par le préfet de Lot-et-Garonne, avec l’accord du ministère (sic), de régulariser le lac de Caussade construit illégalement depuis 5 ans par la Chambre d’agriculture de ce département (dirigée par la Coordination rurale).
Et ce en dépit de plusieurs jugements :
- la chambre administrative d’appel de Bordeaux a confirmé en février 2021 son caractère illégale car en contradiction avec le orientations d’aménagement hydraulique de l’agence de bassin Adour Garonne
- la cour d’appel d’Agen a condamné la Chambre d’agriculture à 40 000 € d’amende et ses dirigeants à 10 mois d’emprisonnement avec sursis
Aucun de ces jugements n’a été appliqué, et on s’oriente vers le fait qu’ils ne le seront jamais.
Alors que la justice est particulièrement sévère contre les militants écologiques qui manifestent contre les projets climaticides (Sivens, mégabassine, autoroute A 69, …) : ils sont condamnés à des peines de prison et de lourdes amendes, quand ils ne se retrouvent pas à l’hôpital ou même au cimetière.
Le gouvernement n’est pas en reste dans d’autres domaines tout aussi déterminants :
- il réhabilite la construction de pavillons individuels sous prétexte de résoudre la crise du logement, malgré tous les conséquences anti-écologiques de l’étalement urbain
- il réduit les financements pour lutter contre les passoires thermiques dans les immeubles d’habitation et de bureau
- il autorise les stations de sports d’hiver en manque de précipitations à produire de la neige artificielle en utilisant la ressource en eau, même dans des départements comme les Pyrénées Orientales qui souffrent de sécheresse depuis plus de 2 ans.
Face à de tels reculs, la transformation indispensable ne viendra pas spontanément d’une réforme des comportements privés.
L’empreinte carbone n’est pas le fait de choix ponctuels, mais des propriétés du système productif dans lequel s’encastrent nos choix : productivisme, consumérisme, néolibéralisme, libre échange, …
On peut toujours éduquer, sensibiliser les ménages et les entreprises à la sobriété, les inciter par des prix et des subventions, la vérité c’est que rien d’important ne peut se produire sans une planification conduite avec rigueur et persévérance, coordonnée au niveau national, européen, international.
Toutes conditions antinomiques avec la notion de transition, alors même que nous savons que les objectifs de l’accord de Paris en matière de réchauffement ne seront pas atteints : il ne s’agit plus d’empêcher la crise climatique, mais d’essayer de réduire sa gravité, et surtout de s’y adapter.
Il devient donc indispensable de penser plutôt « transformation climatique » que « transition », conçue sous forme impérative,
avec pour corollaire, un caractère réglementaire voire répressif, une reprise en main des marchés financiers, un changement de la gouvernance des entreprises, un accompagnement social précis.
Et surtout l’organisation de nouvelles règles de protectionnisme, au plan sanitaire et environnemental notamment, condition minimale pour la survie des systèmes productifs locaux, et pour gagner en autonomie stratégique.
Mais il serait illusoire de croire que le gouvernement Macron/Attal/Le Maire/Darmanin pourrait même envisager d’aller dans ce sens.
Tant il est obsédé par l’idéologie de la régulation par le marché, et devenu prisonnier des soutiens politiques qu’il recherche à droite et à l’extrême-droite pour mettre en œuvre sa politique régressive.
Cette question est évidemment un enjeu déterminant des prochaines élections européennes.