Les rushes de Rouch

À l'occasion du centenaire de Jean Rouch, est publié un nouveau coffret de 10 DVD, répartis en Ethnofictions, Rituels traditionnels et modernes, Promenades et portraits. Les rushes de Rouch, c'est aussi l'urgence de filmer ce qui risque de disparaître, la tradition orale s'effaçant peu à peu devant la mondialisation qu'apporte entre autres la télévision...

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À l'occasion du centenaire de Jean Rouch, les Éditions Montparnasse publient un nouveau coffret de 10 DVD, après avoir déjà sorti Madame l'eau, Une aventure africaine, Cocorico Monsieur Poulet, Chronique d'un été et un autre coffret par lesquels on préférera commencer. Les 26 films rares et inédits de l'ethnologue-réalisateur présentés ici sont très inégaux. S'il y a des trésors, certains films font figures de bonus à ses œuvres majeures. Ces documents semblent inachevés ou ressemblent aux home movies que l'on découvre parfois avec ravissement sur ces supports quasi exhaustifs. Rouch filme ses copains, leur fait répéter des histoires qu'ils lui ont déjà racontées, parfois en se promenant, d'autres fois dans des dispositifs qui tiennent plus de la radio que du cinématographe. Cette présentation ne serait pas pour déplaire à Rouch qui affectait avec un snobisme élitaire de montrer des rushes plutôt que de mettre en forme certaines archives. Je fais référence au différent que nous avions eu sur les remarquables réalisations de Jocelyne Leclercq qui avait monté les Archives de la Planète de la Collection Albert Kahn, les resituant dans leur contexte historique, les fictionnalisant au besoin, les sonorisant (avec mon appui), sortant ainsi ces rushes exceptionnels de la poussière confidentielle où ils reposaient. Mais les rushes de Rouch, c'est aussi l'urgence de filmer ce qui risque de disparaître, la tradition orale s'effaçant peu à peu devant la mondialisation qu'apporte entre autres la télévision.

Ainsi Babatu, les 3 conseils (1973-76), seul essai de "ciné-histoire" ayant pour cadre les guerres esclavagistes au milieu du XIXe siècle, fait partie des grands films de Rouch où le narrateur commente une reconstitution jouée par des acteurs non professionnels. Ici le cadre ne tangue pas et le montage est rigoureux ! Moi fatigué debout, moi couché (1996-97) est du même acabit, réalisé avec la complicité de ses acteurs, Lam Ibrahim Dia, Tallou Mouzourane et Damouré Zika, se rappelant La chasse au lion à l'arc il y a trente ans ou Cocorico Monsieur Poulet il y a vingt ans. Je me demande pourquoi on a appelé cela du cinéma-vérité, alors que tout est mis en scène, les commentaires occasionnels évitant de rester trop ésotérique et donnant les clés de la vie nigérienne que nous découvrons. L'eau, le vent, les arbres et le soleil jouent leur rôle ancestral que nous avons dramatiquement tendance à oublier. Parmi les petites Ethnofictions, j'ai apprécié la musique en famille de Zomo et ses frères (1975), la promenade de Venise au Niger en gondole et pirogue de Cousin, cousine (1985-87) ou l'humour de Damouré parle du Sida (1991-92).

Les Rituels traditionnels et modernes sont probablement les traces les plus importantes du travail de Rouch. Ils recèlent des trésors comme Hampi, le ciel est posé sur la Terre (1961) ou Yenedi de Ganghel, le village foudroyé (1968), cousins des Maîtres fous. Rouch cosigne avec Gilbert Rouget et Germaine Dieterlen Batteries Dogon, éléments pour une étude des rythmes (1964-65). Tambours de pierre et de bois, puis baguettes courbées sur peaux et fusils pour funérailles, ce document ravira les musiciens. Tous les films sur les Dogon sont évidemment passionnants. Rouch rend ainsi plusieurs fois hommage à l'ethnologue Germaine Dieterlen (1994-96) et à Marcel Mauss, "père de l'anthropologie française", pour leurs travaux au Mali, avec par exemple la visite de la grotte de Songo dont les peintures illustrent les grands mythes de la création du monde chez les Dogon (1977). Rouch répond aussi à la commande, commémoration de l'indépendance de la République du Niger (1961) ou recherche scientifique en Afrique (1960-64). Je retrouve Monsieur Albert prophète (1962-63), tourné en Côte d'Ivoire, dont j'ai offert ma copie 16mm ainsi que beaucoup d'autres à la Cinémathèque Robert-Lynen... La goumbé des jeunes noceurs (1965) est le premier film de Rouch en son synchrone et plans-séquences.

Côté Promenades et portraits, La punition ou les mauvaises rencontres est une déambulation ressemblant fortement à Chronique d'un été, sans l'apport essentiel d'Edgar Morin. La visite Faire-part, Musée Henri-Langlois-Cinémathèque Française est émouvante, quoiqu'assez superficielle, mais elle me rappelle le musée du Palais de Chaillot où j'avais l'habitude de me rendre du temps de Langlois, puis de Mary Meerson, et où je rencontrais Marie Epstein. Son Ciné-portrait de Raymond Depardon par Jean Rouch et réciproquement, cosigné avec Philippe Constantini, reflète l'amateurisme de Rouch et le caractère de Depardon. Il faut entendre amateurisme dans son étymologie du verbe aimer. Ainsi il filme Bill Witney, le réalisateur de westerns qui ont enchanté son enfance. Bourgeois mondain à Paris, en s'expatriant sur le continent africain Rouch vécut ses rêves d'enfant, lorsqu'on se déguise pour inventer des histoires fabuleuses, se projetant toute sa vie dans des voyages initiatiques à une époque où le World Wide Web n'existait pas. Victime d'un accident d'automobile mortel, il repose au cimetière de Niamey, parmi les fantômes qu'il a si bien filmés.

Si je me réfère au livre Découvrir les films de Jean Rouch (collecte d'archives, inventaire et partage) qui constitue un bon complément au coffret sans livret, il reste quantité de films à publier !

Jean Rouch, un cinéma léger, Ed. Montparnasse, 10 DVD, 60€
Découvrir les films de Jean Rouch (collecte d'archives, inventaire et partage) (2010), CNC, 29€

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