Mauvaise langue de Bey Ler Bey

Le trio Bey Ler Bey insiste bien : d'abord, le jazz n'a pas le monopole de l'improvisation. Consistant essentiellement à réduire le temps au minimum entre la composition et l'interprétation, elle n'est pas non plus un style où l'ont figé quelques ayatollahs prétendument libertaires, interdisant toute mélodie consonante et rythme soutenu... Et les orientalistes risquent d'être désorientés !...

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Les trois musiciens de Bey Ler Bey insistent bien : d'abord, le jazz n'a pas le monopole de l'improvisation. À qui le dites-vous ! L'improvisation consistant essentiellement à réduire le temps au minimum entre la composition et l'interprétation, elle n'est pas non plus un style où l'ont figé quelques ayatollahs prétendument libertariens, interdisant toute mélodie consonante et rythme soutenu. De par le monde certains improvisent d'après un thème, d'autres improvisent jusqu'au thème. Mais ce n'est pas tout, Florian Demonsant à l'accordéon, Laurent Clouet à la clarinette, Wassim Halal à la darbuka et au daf refusent le terme de folkeux ou de tradeux qu'on leur affecte sous prétexte que leur inspiration est balkanique. Les orientalistes risquent bien d'être désorientés ! Alors qu'est-ce que c'est ? A-t-on vraiment besoin de toujours coller une étiquette sur une musique pour pouvoir la vendre ? Certes les origines sont populaires, mais comment pourrait-il en être autrement ? Sauf à s'enfermer dans un ghetto élitaire que la bourgeoisie entretient pour jouer de pitoyables prérogatives hiérarchiques. Lorsqu'elles ne puisent pas leurs sources dans le creuset encyclopédique de la vie quotidienne où le corps et l'esprit s'ébrouent, les musiques savantes s'échouent dans la consanguinité et accouchent d'enfants idiots.

Bey Ler Bey sont donc de savants musiciens un pied dans la tradition, l'autre dans la modernité, le corps dansant, la tête dans les étoiles. Leurs quatre titres insinuent qu'ils ne manquent pas d'humour : Jacasseries, Bon sauvage, Aphone, Naufrage. La langue rouge du Bey se retrouve d'ailleurs servie sur un plateau avec le thé à la menthe au dos de la pochette, sorte de pastiche de Salomé en forme de corne de gazelle. J'avais bien aimé leur précédent album, vingt délicates miniatures au Mauvais œil. Cette fois leur Mauvaise langue est plus incisive, musique nerveuse, virtuose, impertinente. À force de nous faire tourner en bourrique, de nous faire tourner chèvre, tourner manège ou autour du pot, ces derviches laïques nous donnent le vertige sans que nous puissions nous arrêter jusqu'à la fin du disque qui lui aussi tourne, tourne sur la platine.

→ Bey Ler Bey, Mauvaise langue, Cok Malko, dist. Orkhêstra, sortie le 1er juin 2016 aux Instants Chavirés

P.S. : le collectif Cok Malko réunit des musiciens ayant pour inspiration commune les Balkans et la Méditerranée, tel le quintet à cordes Bumbac dirigé par David Brossier qui sort également un CD le 27 mai.

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