Biennale de Venise, de l'art en surface et profondeur

Si la Biennale d'Art Contemporain de Venise fut décevante, les expositions de Helen Frankenthaler au Palazzo Grimani, Georg Baselitz à la Gallerie dell’Accademia, Arshile Gorky à la Galerie internationale d’art moderne, Jannis Kounellis à la Fondation Prada nous remontèrent le moral. Sans oublier le pèlerinage indispensable pour Carpaccio, Le Tintoret et la découverte des palais défraîchis...

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J'avais toujours évité d'aller à Venise en été. On dit que les canaux y exhalent des puanteurs et le tourisme de masse rend la chaleur encore moins supportable. Mais on ne choisit pas toujours et l'idée était de visiter la Biennale d'Art Contemporain où je n'étais jamais allé, pas plus qu'à la Mostra ou au Carnaval. En bonus nous avons traversé la lagune pour aller nous baigner dans l'Adriatique sur le Lido. La majeure partie de notre semaine fut donc occupée par les expositions et les musées. Entre chaque nous nous sommes perdus dans les ruelles, le long des canaux qui commençaient à peine à sentir mauvais à notre départ de là-bas. Par contre la Biennale nous laisse un goût amer. Grosse déception devant la majorité des œuvres d'une superficialité affligeante. Les motivations des artistes ressemblent plus au besoin de se faire connaître que d'exprimer quelque chose qui leur tient à cœur. J'avais la désagréable impression souvent ressentie au Palais de Tokyo. Un écran de fumée, des technologies nouvelles utilisées depuis des années pour ne rien dire, des choses vues et revues. Si cela avait été l'opération "Portes ouvertes" d'une école d'art j'aurais trouvé cela sympathique, tout au plus. On peut attendre mieux de la jeunesse, qu'elle nous bouscule et rue dans les brancards !

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Même les artistes que nous aimons d'habitude y ont accroché des œuvres décevantes. Ici, Christian Marclay empilant des bords cadre de films de guerre avec une bande-son forcément embouteillée. Le Pavillon français, que nous aurions trouvé tout juste honorable en temps normal, sortait un peu du lot grâce au travail plutôt désordonné de Laure Prouvost, entendre qu'elle tire un peu dans tous les sens. C'est déjà ça. Je pensais que j'avais la dent dure avant d'en parler avec des habitués et de lire les compte-rendus à notre retour, les uns et les autres trouvant cette cuvée de la Biennale particulièrement ratée... Heureusement, la sculpture de Liu Wei (photo ci-dessous) à l'Arsenale Gaggiandre me fit penser agréablement à un ramassé du décor du film Les 5000 doigts du Dr T et les tableaux de la Nigérienne Nideka Akunylli Crosby au Pavillon central des Giardini nous remontèrent un peu le moral. J'étais évidemment attiré par les disques en terre glaise (?) du Libanais Tarek Atoui, aussi passionné par les arts plastiques que par les arts sonores...

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Cette cuvée 2019 porte le titre May You Live In Interesting Times ! Si l'intérêt pour notre époque est si peu encourageant, est-ce parce qu'elle est particulièrement sinistre, avec des gouvernements réactionnaires se durcissant un peu partout sur la planète, le capitalisme devenant de plus en plus cynique, réduisant la culture à une peau de chagrin et ne favorisant que des arts mercantiles ? Les œuvres apparemment les plus engagées relevaient hélas d'un politiquement correct favorisant la bonne conscience.

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Les expositions "off" ou les pavillons nationaux disséminés dans la ville recélaient malgré cela quelques belles surprises comme la Thaïlandaise Kawita Vatanajyankur ou le Cubain Carlos Quintana. Nous avons raté hélas les plus excentrées, parfois situées sur une île, à Murano ou San Clemente, mais nous avons trouvé facilement celles de la Taïwanaise Shu Lea Cheang axée sur le genre ou celle de l'Américaine Joan Jonas plutôt bavarde, son empathie pour les baleines l'entraînant loin de ses œuvres passées. On notera tout de même la présence importante d'artistes féminines, ce qui devrait permettre certaines ouvertures à l'avenir...

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Même en une semaine nous étions loin d'être capables de voir tout ce qui était proposé d'art contemporain à Venise. Nous nous sommes rattrapés avec les valeurs sûres : Helen Frankenthaler au Palazzo Grimani, Georg Baselitz à la Gallerie dell’Accademia, Arshile Gorky à la Galerie internationale d’art moderne, Jannis Kounellis à la Fondation Prada (photo ci-dessus). Chacune mériterait un article entier, mais j'ai mon ménage à faire et mes instruments à travailler en vue des prochains concerts ! Nous avons profité d'un joli bonus dans cette marche forcée sous le soleil d'Italie et les ruelles encombrées, car en plus des passionnantes expositions qui y sont présentées, nous avons pu découvrir les palais extraordinaires qui les abritent et sont inaccessibles en temps normal. On devine le faste incroyable de ces demeures du temps du rayonnement de la ville alors que la plupart sont véritablement défraîchis, ce qui leur donne un charme fou évidemment, comme si Versailles était transformé en lofts et en squats, ce qui ne serait pas pour me déplaire, cassant l'image arrogante qu'il véhicule...

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Puisque j'en suis à parler des lieux fameux et grandioses, je ne peux m'empêcher de rappeler les incontournables du temps passé, visites dont je ne pourrai jamais me passer à chaque séjour vénitien, car ces tableaux extraordinaires ne voyagent pas. Dès le premier jour nous avons cadré le plafond de la Scuola Grande de San Rocco avec les miroirs laissés sur un des bancs sans aucune sollicitation ni vague indication. Admirer ainsi les détails des peintures du Tintoret, renversées, permet de les découvrir sous un nouvel angle. Je m'étonne qu'aucun artiste contemporain ne se soit, à ma connaissance, emparé du procédé... La visite de la Gallerie dell'Accademia est tout aussi indispensable, surtout depuis que les neuf tableaux de la légende de Sainte Ursule de Vittore Carpaccio ont été rénovés ! Mais on peut aussi y contempler Bosch, Bellini, Giorgione, Mantegna, Tiepolo, Le Titien, Veronese et bien d'autres...

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S'il ne fallait choisir qu'une chose à faire à Venise ce serait d'aller me recueillir à la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni pour les Carpaccio dont les cadres représentent pour moi l'ancêtre de la bande dessinée et du cinéma. Les drapés des vêtements, la présence naturaliste des plantes et des animaux, les mouvements et les hors-champs sont autant de merveilles. J'ai raconté ici ma première visite dans les années 70 alors que nous venions d'arriver et que les quais étaient sous la neige. Dans la petite salle qui abrite les exploits de Saint-Georges, Jean-André Fieschi et moi étions seuls avec un couple, "un monsieur qui semblait déjà âgé et une jeune femme. Nous l'avons reconnu, lui, mais nous n'avons pas osé bouger, nous aurions brisé le charme. Nous l'avons regardé s'éloigner, de dos, le long du canal. Tout était magique. Venise sous la neige, les peintures sur les murs, le dragon terrassé, le silence et l'absence, et Michelangelo Antonioni." Sous la chaleur moite de l'été, les Carpaccio nous ont ravis tout autant...

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