Du haut de deux duos remontent leurs souvenirs

Suite de mes réflexions sur la nécessité des musiciens des nouvelles musiques de croiser le faire avec des musiques plus populaires. La tendance existait depuis toujours, mais elle s'accentue face aux difficultés économiques rencontrées par les artistes en général. Il n'y a pas que ce secteur qui soit touché, toute la société pâtit de l'incompétence généralisée de ceux qui nous gouvernent...

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Suite de mes réflexions sur la nécessité des musiciens des nouvelles musiques (à ne pas confondre avec le concept de musiques nouvelles cher au Ministère de l'Inculture) de croiser le faire avec des musiques plus populaires. La tendance existait depuis toujours (que sont d'autre les standards du jazz, par exemple ?), mais elle s'accentue face aux difficultés économiques rencontrées par les artistes en général. Il n'y a pas que ce secteur qui soit touché, toute la société pâtit de l'incompétence généralisée de ceux qui nous gouvernent, mais appartenant moi-même à cette catégorie rare des personnes dont la passion se confond avec leur métier, soit paraît-il seulement 5% de la population, je suis particulièrement sensible à ceux qui incarnent le dernier rempart contre la barbarie lorsqu'elle montre le bout de son groin.

Ainsi la contrebassiste Hélène Labarrière s'est exilée en Bretagne où elle en pince ses cordes pour d'autres blues, le breizh pouvant très bien rimer avec jazz. Ainsi le guitariste danois Hasse Poulsen s'est installé à Paris où il revisite aussi bien le compositeur révolutionnaire Hans Eisler qu'il pousse la chansonnette. Ainsi le violoniste orléanais Théo Ceccaldi est monté à la capitale pour y caresser les cordes de la gloire. Ainsi le pianiste Roberto Negro se souvient du Zaïre lorsqu'il frappe son clavier. La musique est voyageuse, dans l'espace et dans le temps, équation qu'aurait aimé entendre un violoniste d'Ingres plus porté sur les mathématiques.

Avec Busking, Hélène Labarrière et Hasse Poulsen offrent des versions délicieusement instrumentales de chansons populaires. Leur duo compose un gros instrument à cordes où mélodie et accompagnement s'échange des basses aux accords, de pizz en arpèges, comme un corps unique à quatre mains, un cœur battant d'un souffle absolu, une soif d'authenticité qui leur permet de s'approprier Take This Waltz de Leonard Cohen, Formidable de Stromae, Let It Die de Fest, Lucy In The Sky With Diamonds des Beatles, Hand in My Pocket d'Alanis Morisette, Farewell de Bob Dylan...

Avec Babies, Theo Ceccaldi et Roberto Negro retrouvent leurs émois d'enfance, racines classiques qu'ils assaisonnent d'improvisations insatiables. La tendresse les enivre tant que sur la scène du Triton leur prestation était interminable. L'enregistrement ne souffre heureusement pas de ce manque de respiration suffocant, les tempi varient, parfois on entendrait presque une mouche voler. Le silence est une donnée essentielle de la musique. Comme la surprise complète les réminiscences... Nous avons tous besoin de connaître et reconnaître. Hélas le public trop souvent matraqué par le bon goût et un marketing agressif glisse sur des autoroutes toutes tracées au détriment des chemins buissonniers de l'invention.
Il faut probablement du temps pour que se creuse le sillon. Il façonne nos souvenirs. Les deux duos planent au dessus de nos têtes. Labarrière et Poulsen viennent égayer nos cours à la manière des musiciens de rue. La musique de chambre de Ceccaldi-Negro vient meubler nos appartements sans charger le décor. Dehors, dedans. Leurs inspirations nous offrent de fondre nos marginalités dans le vécu de Monsieur-Tout-Le-Monde. Ils dressent des ponts, ouvrent des portes, ils invitent au plaisir partagé.

→ Hélène Labarrière & Hasse Poulsen, Busking, Innacor, dist. L'autre distribution, 16,50€, sortie le 5 février
→ Théo Ceccaldi & Roberto Negro, Babies, Le Triton, dist. L'autre distribution, 12€

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