Jean-Jacques Birgé
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Billet de blog 17 avr. 2019

Pianissimal

Huit disques de pianistes. Mon coup de cœur va à celui de Françoise Toullec qui joue sur un Opus 102 du facteur Stephen Paulello, piano étendu plutôt que préparé. Mais cela ne m'empêche pas d'apprécier Guillaume de Chassy jouant Barbara, Stephan Oliva inspiré par le cinéma, Heo asiatisant, Mario Stantchev encore, Yaron Herman pourquoi pas ? Etc.

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Bon je rabâche, mais je me sens toujours aussi incompétent pour évoquer les disques de pianistes. Déjà en solo c'est difficile, mais le trio piano-basse-batterie m'échappe le plus clair du temps. Peut-être est-ce le croisement du meuble bourgeois avec le swing du jazz que je n'assimile pas vraiment ? Pour les solos est-ce simplement parce que je conçois la musique d'abord comme un art d'équipe, le summum de la conversation où tout le monde parle en même temps tout en s'écoutant les uns les autres ? Il m'aura fallu aujourd'hui celui de Françoise Toullec pour que je me lance. Un hibou sur la corde rassemble des pièces conçues pour l'opus 102, un piano exceptionnel construit par Stephen Paulello, quatorze notes supplémentaires, une sixte dans le grave et une quarte dans l’aigu, encore plus surprenant que le Bösendorfer Impérial que nous avions l'habitude de réclamer à Radio France quand nous y faisions nos interventions hirsutes avec le Drame. Je triche aussi parce qu'il s'agit d'un piano préparé ou, plus exactement, d'un piano étendu. Le piano préparé est une perversion haute en couleurs me laissant souvent croire qu'il s'agit d'un ensemble de cordes et de percussions, un gamelan occidental entre les mains de quelque marionnettiste. Elliptique, Françoise Toullec tourne les pages d'une fiction abstraite. Pour honorer cet instrument grandiose elle a préféré ne pas lui greffer de vis, chevilles et d'autres petits objets iconoclastes ; si elle a surtout plongé dans son espace intérieur, elle l'a tout de même caressé, gratouillé, frappé avec des baguettes, et effleuré d'un archet électronique, l'e-Bow qui donne son titre à l'album. Au lieu des rythmes auxquels le piano préparé est habitué, elle a laissé résonner les cordes parallèles de l'opus 102 dans la lenteur, savourant chaque vibration en gourmette. J'ai enfilé mon maillot et j'ai plongé dans le son pour un bain de minuit à quatorze heure. Les autres n'y étaient pas.
Réveillé, j'ai remis les autres disques sur la platine. Guillaume de Chassy joue avec délicatesse les chansons de Barbara. Assumant son héritage hexagonal, lui aussi a pris là ses distances avec le jazz, n'en conservant que la souplesse de l'improvisation. Les compositeurs classiques ont d'ailleurs toujours usé de cette liberté. N'avez-vous jamais entendu les improvisations de Camille Saint-Saëns au Pianola sur Samson et Dalila ? Ou Granados ? Ou Mahler réduisant ses symphonies sur un Welte-Mignon ! Comme pour les standards de jazz qui sont en fait les chansons que chantaient leurs mamans aux futurs jazzmen virtuoses, de Chassy s'approprie celles de Barbara en les impressionnant début du XXe, pour un résultat sans âge, on dit "millésimé".
Le pianiste bulgare Mario Stantchev, dont j'avais apprécié son Jazz Before Jazz avec les œuvres Louis Moreau Gottschalk, conjugue le swing à tous les temps, échappant ainsi aux poncifs nord-américains. Les cinq autres pianistes qui s'empilent devant ma platine ont préféré s'adjoindre un bassiste et un batteur, c'est leur droit, mais franchement j'aurais préféré qu'ils composent des associations aux timbres moins convenus. Yaron Herman sautille avec grâce, accompagné par Sam Minae et Ziz Ravitz. Plus moderne, Stephan Oliva s'inspire toujours de son goût pour le cinématographe, mariant le jazz aux émotions qu'il procure. Peut-être de jouer avec les Américains Or Bareket et Leon Parker, Fred Nardin est plus classique et attendu. Même question avec Vincent Bourgeyx qui a passé trop de temps à New York et ne coïncide pas du tout avec mon "rêve cosmique", même à y rajouter un sax. Il y a des amateurs pour ce genre, heureusement pour eux, mais dès que cela ressemble à ce qu'on est susceptible d'entendre dans une boîte de jazz, ma tasse de thé déborde... Je préfère le Coréen Heo avec Alexis Coutureau et Kevin Lucchetti, c'est un peu plus bizarre, probablement dû aux éléments asiatiques qui fusionnent avec le jazz. La chanteuse Youn Sun Nah est venue soutenir son compatriote sur un titre. Il n'empêche que chaque fois je me souviens que Saint-Saëns avait ajouté les pianistes à son Carnaval des Animaux ! Il y en a que j'adore évidemment, on m'aura lu ailleurs, car ce n'est pas le piano qui m'ennuie, mais l'attribut pianistique. Je pense que cela me fait le même effet avec tous les instruments. Il n'y a qu'en art que j'apprécie les pervers.
→ Françoise Toullec, Un hibou sur la corde, cd Gazul Records, dist. Musea
→ Guillaume de Chassy, Pour Barbara, cd NoMadMusic, dist. Pias
→ Mario Stantchev, Musica Sin Fin, cd Cristal, dist. Believe Digital
→ Yaron Herman Trio, Songs of The Degrees, cd Blue Note, dist. Universal
→ Stephan Oliva / Sébastien Boisseau / Tom Rainey, Orbit, cd Yolk, dist. L'autre distribution
→ Fred Nardin Trio, Look Ahead, cd Naïve, dist. Believe
→ Vincent Bourgeyx, Cosmic Dream, cd Paris Jazz Underground, dist. L'autre distribution
→ Heo Trio, Sherpa, cd Cristal, dist. Sony Music

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