D'une époque palpitante, mais fragile

À l'heure de l'apéritif remonte à la surface la période théâtrale de mon père. J'ai toujours connu ces verres, imprimés en 1958. C'est aussi la date de son changement de vie radical. Fauché, il était retourné à l'école. Sur les verres on lit les noms de Sidney Bechet, Francis Carco, Frédéric Dard (San Antonio) dont il avait été l'agent ou le producteur...

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À l'heure de l'apéritif remonte à la surface la période théâtrale de mon père. J'ai toujours connu ces verres, imprimés en 1958. C'est aussi la date de son changement de vie radical. À quarante ans, fauché, il allait retourner à l'école pour pouvoir nous nourrir. Les couleurs vives des affiches reproduites soulignent l'exaltation de cette période où mon père avait été agent littéraire et producteur de spectacles. Son nom figure sur tous, mais il est étonnant qu'y soit stipulé sur plusieurs sa fonction de représentant, puisque c'est le métier qu'il exercerait désormais, moins glamour que les coulisses d'où il apercevait les feux de la rampe. Je crains de boire dedans pour ne pas les casser. Celui de Jésus la Caille au Théâtre Gramont est déjà fêlé. C'est un roman de Francis Carco "mis en tableaux" par Frédéric Dard (San Antonio). Son deuxième roman au Fleuve Noir, Les souris ont la peau tendre, est d'ailleurs dédié "Pour Jean Birgé, qui ne craint pas les coups durs, affectueusement, S.A.". Je possède un film où on les voit jouer à saute-mouton. Dard, dont mon père avait lancé la carrière, l'avait lâché lorsqu'il avait commencé à avoir du succès. Un classique ! J'étais fasciné par le perroquet de Carco qui habitait le long de la Seine. Je reconnais aussi les comédiens dont les noms étaient souvent prononcés à la maison : Héléna Bossis, Philippe Lemaire, Jean-Jacques Delbo, Lila Kedrova, Daniel Cauchy... Je découvre avec stupeur qu'il y avait même Léon Larive qui jouait dans La vie est à nous de Renoir et dont l'air ahuri a servi de couverture à Trop d'adrénaline nuit, le premier disque d'Un Drame Musical Instantané. Les affiches n'ont pas perdu leur éclat, mais le verre semble fragile. Cela résume bien cette époque extraordinaire, mais difficile, de notre famille.

Bel-Ami, 2 tableaux de Dard d'après Maupassant au Théâtre de la Renaissance, Du plomb pour ces demoiselles, 3 actes de Dard au Grand Guignol, Tartempion, comédie de Dard et Grancher au Théâtre de la Renaissance, La garce et l'ange, spectacle de Michel de Ré avec un drame de Dard encore au Grand Guignol, Nos ancêtres les Gaulois, comédie burlesque de Dard au Théâtre La Bruyère, ne m'évoquent que la passion de mon père pour le milieu du spectacle qu'il avait dû quitter à contre-cœur. Je comprends pourquoi j'incarnais sa revanche, ce dont il était si fier. L'un des verres est consacré aux Ballets de Janine Charrat au Théâtre des Champs Élysées, créations qu'il avait "organisées", Les algues, Le colleur d'affiches, Héraklès, Gestes pour un génie. Les verres sont signés Marcy, mais il me semble que c'est la technique sérigraphique en relief et non l'affiche.

Le verre auquel je tiens le plus est évidemment celui de Nouvelle-Orléans avec Sidney Bechet, Mattye Peters, Sarah Rubine, Béatrice Arnac, Roger Lacoste... Mon père avait produit cette opérette de Jean Suberville et Pascal Bastia mise en scène par Pasquali. C'est le seul spectacle auquel j'ai assisté. Je m'en souviens très bien, pour être allé souvent aux répétitions. J'ai raconté comment Sidney m'avait fait souffler dans son soprano et laissé gagner à la boxe sur ses genoux ! J'avais cinq ans. J'ai évoqué aussi l'entrée en scène fracassante de Jacques Higelin à qui mon père avait donné son premier rôle et qui me terrorisait avec sa coiffe de plumes et son cri de chef indien. À la première, l'orchestre descendu dans la salle envoya de vrais oignons sur le public, mais pour les représentations suivantes ils furent remplacés par des cotillons en forme d'oignons qui collaient aux vêtements. J'adorais.

Je possède très peu d'objets ayant appartenu à mon père. J'ai fait passer les verres du placard où ils étaient cachés à une vitrine où je peux les admirer avec un pincement au cœur. C'était l'époque où mes parents me laissaient seul avec ma petite sœur dont j'avais la garde. Nous vivions dans un meublé rue Vivienne dont je pourrais encore dessiner le plan. Un Paris d'avant, d'avant 1968. La capitale changea brusquement de couleur. Elle est passée du gris au rouge et noir, avant d'exploser en couleurs psychédéliques. Il est difficile d'imaginer la France de l'après-guerre, c'est pour moi celle que l'on aperçoit dans Le ballon rouge, merveilleux court métrage de Lamorisse. Ce mois-ci je fête donc l'anniversaire de ma seconde naissance. Il y a exactement cinquante ans. Alors, santé !

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