Trois accordéons

Lionel Suarez, Vincent Peirani, Didier Ithursarry sortent chacun un album où l'accordéon se marie merveilleusement avec les autres instruments de l'orchestre. Tango pour le premier, lyrique pour le second, explosif pour le troisième. Compositions originales ou arrangements de Gardel, Chabrier, Sonny and Cher, Led Zeppelin, Ellington, Murena selon les uns ou les autres...

accordeons
Il y a 35 ans l'accordéon devait encore raser les murs pour ne pas subir les moqueries des autres instruments, particulièrement dans le rock et le jazz. Il avait eu ses beaux jours avec le swing de Gus Viseur, Tony Murena, Jo Privat, Marcel Azzola, etc., mais Yvette Horner suivant le Tour de France donnait une image ringarde que raillait le chanteur Antoine fin des années 60. Les musiques traditionnelles n'avaient pas encore le vent en poupe avec les diatoniques et les classiques n'accouchaient que de virtuoses rarement considérés à leur juste valeur malgré leurs incroyables basses chromatiques. Le tango jouissait d'une image plus seyante, en particulier avec Astor Piazzola, compositeur contemporain inventif qui avait réussi à mettre un pied dans la porte. J'ai résumé vite fait où j'en étais lorsque j'ai rencontré l'accordéoniste Michèle Buirette qui jouait du free jazz au sein du groupe Dernier Cri et remplaça Jacques Bidou au pied levé lors d'un concert mémorable que j'avais organisé au 28 rue Dunois en grand orchestre pour mon trentième anniversaire. Tellement séduit, j'avais fini par l'épouser ! À l'époque j'étais également passionné par les morceaux de Raúl Barboza inspirés des indiens Guarani... Les artistes de variétés s'en sont finalement emparés avec des musiciens modernes comme Richard Galliano ou de nombreux revivals, tandis que le jazz a bénéficié de l'ouverture d'esprit des improvisateurs.
Aujourd'hui l'accordéon a conquis ses titres de noblesse au même titre que n'importe quel instrument. Il ne reste plus qu'à la guimbarde et à la scie musicale de suivre l'exemple ! Comme Trần Quang Hải, Wang Li, Joce Mienniel, Sacha Gattino et quelques autres je m'emploie à redorer le blason de ce que les Anglo-saxons appellent jaw harp ou Jew's harp, les Italiens scacciapensieri, les Allemands Maultrommel, etc., un des plus vieux instruments du monde, en particulier en Asie. Quant à la scie musicale je me souviens de Pierre Clémenti en jouant au sein de Crouille Marteaux dont je faisais le light-show au début des années 70.

QUARTETO GARDEL © L'ÉTINCELLE
Ces jours-ci sortent coup sur coup trois albums des meilleurs accordéonistes français actuels, trois manières très différentes de mêler l'ancien "piano du pauvre" aux autres instruments de l'orchestre. L'Aveyronnais Lionel Suarez fonde le Quarteto Gardel avec la trompettiste zélée Airelle Besson, la star du violoncelle Vincent Segal et le percussionniste argentin Minino Garay pour renouer avec le tango de son enfance. Tendre et charmante aventure au cours de laquelle tous les musiciens ont écrit pour le quartet en plus des reprises de Carlos Gardel et du Feuillet d'album d'Emmanuel Chabrier !

Vincent Peirani - Living Being 'Night Walker' (Teaser 4) © Vincent Peirani
Dans son nouvel album Living Being II / Night Walker, le Niçois Vincent Peirani rivalise de virtuosité en s'appropriant des tubes comme Bang Bang de Sonny and Cher (chanté en France par Sheila et Dalida !), Kashmir et Stairway To Heaven de Led Zeppelin, un extrait du Roi Arthur de Purcell ou tirant sur le rock progressif où l'espace est saturé de notes avec des pièces de sa composition. Les tempi lents profitent plus particulièrement aux reprises dans de très beaux arrangements. Accompagné par son alter ego Émile Parisien au sax soprano, Tony Paeleman au Fender Rhodes, Julien Herné à la guitare et à la basse, Yoann Serra à la batterie, Peirani réalise un album au timbre clair, extrêmement séduisant...

Christophe Monniot & Didier Ithursarry à l'Atelier du Plateau © charlyfotos
Quant au Basque Didier Ithursarry, il publie un duo étonnant avec le saxophoniste prolifique Christophe Monniot dont le sopranino et l'alto semblent avoir épousé la logique du clavier à bretelles. Dans ces Hymnes à l'amour, dont quatre composés par Monniot, les autres par son comparse, ou encore Duke Ellington et Tony Murena, souffle un vent de folie où les anches se fondent librement l'une dans les autres tant et si bien que l'on a l'impression d'un imposant et magnifique instrument solo.

→ Lionel Suarez, Quarteto Gardel, cd Bretelles Prod, dist. L'autre distribution, 12,99€
→ Vincent Peirani, Living Being II / Night Walker, cd (et lp) ACT, 17,50€ (et 20€)
→ Christophe Monniot & Didier Ithursarry, Hymnes à l'amour, cd ONJ Records, dist. L'autre distribution, sortie le 16 novembre 2018

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