Mon blog m'épargnerait-il une bonne psychanalyse?

Autour de moi, des gosses de 14 ans font des tentatives de suicide, des étudiants ne mangent plus qu'un repas par jour, des camarades vacillent sur leur base à n'y comprendre plus rien. Comme d'habitude, seul/e/s les plus politisé/e/s perçoivent les enjeux sociaux, le capitalisme rebattant les cartes comme il le fit avec la guerre de 14, la crise de 29, etc.

araigne-e
La question se pose d'autant plus aujourd'hui que ma situation personnelle est, sous certains aspects, moins confortable, et surtout si l'on considère les effets secondaires catastrophiques qu'engendre la gestion épouvantable de la crise dite sanitaire. Autour de moi, des gosses de 14 ans font des tentatives de suicide, des étudiants ne mangent plus qu'un repas par jour, des camarades vacillent sur leur base à n'y comprendre plus rien. Comme d'habitude, seul/e/s les plus politisé/e/s perçoivent les enjeux sociaux, le capitalisme rebattant les cartes comme il le fit avec la guerre de 14, la crise de 29, etc., en se refaisant une santé sur le dos des petits et des plus pauvres. Même les costauds sont fragilisés par l'absurde et l'absence de perspectives identifiables alors que la majorité est anesthésiée. La manipulation est planétaire, et aussi vicieuse que viciée.

D'un autre côté, si je me retourne vers les treize années qui me séparent de cet article, il me semble aller beaucoup mieux, tant physiquement que moralement, et que mes proches profitent généralement de ces résolutions progressives. Il reste du travail, mais n'est-ce pas ce qu'on appelle vivre ?

Article du 24 décembre 2007

Rédiger un blog m'épargnerait-il une bonne psychanalyse ? C'est ce que semblent insinuer quelques amis narquois à la lecture de mes billets "perso". Si les découvertes de Sigmund Freud ont éclairé ma vie, si la voix de Jacques Lacan m'a laissé entrevoir des champs inespérés, j'ai toujours ressenti quelque méfiance vis à vis de la pratique analytique. Comme me le faisaient remarquer Jean-André Fieschi et Catherine Clément lorsque j'avais vingt ans, on n'y va pas par curiosité, mais lorsque la souffrance est trop grande. La sienne ou celle que l'on inflige aux autres ? Embrassant d'un vaste regard les usages, je cherche les directions qui nous permettraient de résorber nos angoisses et d'avancer sur le long chemin de l'existence.

Nos parents considéraient souvent la psychanalyse comme une vaste supercherie. Il est évident que jusqu'au début du XXème siècle comme encore aujourd'hui dans la majorité des coins du monde ou ailleurs que dans la bourgeoisie, il existe d'autres solutions. La confession, par exemple, avec son secret, ressemble bigrement au rituel psychanalytique, n'en déplaise aux spécialistes qui ont toujours vu d'un mauvais œil la comparaison ! Parler soulage les tourments de l'âme. L'option la plus douloureuse semble être de tout garder pour soi, refoulant les démons qui nous habitent. Accumulant les cadavres dans le placard, l'adage "pour être heureux vivons caché" fait des ravages. La rétention se repaît des doutes, des suppositions, des rancœurs et des regrets. Il faut que cela sorte.

Si la psychanalyse en a soulagé plus d'un et plus d'une, ses longs rituels durant des années à raison d'une ou deux séances par semaine me donnent l'image d'une nouvelle mystique. D'autant que ses adeptes ont le prosélytisme facile. Si la cure réussit à certain(e)s, d'autres rament ou la vivent de façon catastrophique. Lorsque je pose la question de l'échéance et qu'une amie me répond, amusée, qu'elle ne se terminera probablement jamais alors qu'elle en est déjà au moins à quinze ans, j'ai des frissons dans le dos. À une époque où j'aurais pu en ressentir le besoin, la dépendance qu'elle demande m'en a dissuadé. Je ne peux accepter d'être tributaire de contraintes extérieures dont je ne comprendrais pas les tenants et aboutissants. J'ai soigné mon hernie discale en faisant de la gymnastique matin et soir à la maison, mais je n'ai jamais réussi à tenir plus de six mois si la discipline m'était imposée par des tiers et n'était pas modulable. Les psychanalystes sont bien complaisants avec les différents rituels qu'ils installent, en particulier celui de l'argent. Je n'ai d'ailleurs hélas jamais constaté que cela règle les conflits économiques intérieurs chez les adeptes du divan. Il existe d'autres pratiques addictives et d'autres contraintes, mais je ne vais pas régler le sort de la psychanalyse en quelques lignes. Dommage.

Les artistes hésitent souvent à entrer en analyse par crainte de saccager le terreau sur lequel ils ont bâti leur œuvre. C'est probablement un prétexte, mais il est certain que l'acte de création est une manière habile et jouissive de tordre le cou à ses angoisses en les canalisant en une forme productive. Dans nombreux cercles analytiques, l'art fait même figure de panacée universelle, une sorte d'épanouissement de l'individu qui mettrait un terme à sa quête. Il incarne parfaitement la réponse à une souffrance. Lorsqu'il revêt la forme abstraite de la peinture ou de la musique, il permet la pirouette sans trop se mouiller. Les formes plus explicitement narratives sont plus violentes et demandent plus de courage. Mais celle ou celui qui s'y adonne a-t-il (atèle !) le choix ?

Rédiger son journal anthume et extime au jour le jour montre une impudeur dont le narrateur se moque. S'il peut s'y promener nu, le problème retombe sur ses proches qui n'ont certainement pas envie de retrouver leur intimité exhibée aux yeux de tous. La fiction a le privilège de l'anonymat de ses acteurs, mais le "point de vue documenté" révèle les protagonistes sous un angle qu'ils n'ont pas choisi et qu'ils ont même souvent évité. On verra ainsi fleurir les interdictions et les censures. Cela se comprend. Les points de vue divergent. Je fais un a-parte pour signaler aux adeptes des jeux de mots et labsus que le poète en fait ses choux gras et que c'est souvent en connaissance de cause qu'il glisse ici et là quelque mot d'esprit spécifique à son art. Le sexe, la mort et l'argent sont toujours aussi populaires ; ils font marcher le monde. D'aucuns me répondent que l'analyse s'exerce sous couvert de l'anonymat contrairement à l'autobiographie. À relire les écrits de maint psychanalyste, j'ai des doutes, à commencer par Freud lui-même...

Alors ? Peu importe la manière si chacune ou chacun trouve comment soulager sa peine sans trop emmerder ses congénères. Exhibitionnisme intellectuel, confession religieuse, démarche psychanalytique, création artistique, méditation transcendantale, rites animistes, introspection, aide des potes ou ce qu'on voudra, pourvu que cela sorte et que l'on se sente soulagé du poids qui nous étouffe et nous empêche d'avancer. L'épanouissement emprunte souvent des chemins originaux que les amis ne pourraient soupçonner. Êtes-vous heureux ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.