Tout homme détient dans ses mains son destin

Lorsque je réalise que rien ne peut m'affecter sans mon consentement profond, je conquiers mon pouvoir...

flou
"Lorsque je réalise que rien ne peut m'affecter sans mon consentement profond, je conquiers mon pouvoir." Tandis que je fais part à mes amis de ma détermination de vivre sans regret ni reproche, Marie-Laure me rappelle cette citation de sa thérapeute qui remet à leur place les responsabilités de chacun, en particulier face à la souffrance. Étant moi-même particulièrement volontariste, je me demande si c'est indispensable pour réapprendre à vivre. J'aimerais tant convaincre mes camarades qui se croient inconsolables à prendre de la distance avec leur passé. Ils et elles savent pourtant que l'on ne vit qu'une fois. Plus on avance dans l'existence, plus la détermination devient cruciale.

Or comme la plupart des garçons je suis douillet, je déteste avoir mal, que ce soit moral ou physique. Pendant des années je me suis donc penché sur la douleur. J'avais vingt ans lorsque Jean-André Fieschi me fit lire Bras cassé de Henri Michaux un soir où un panaris au pouce me lançait au delà du supportable. Décrivant la douleur le poète l'apprivoise, et je réussis à m'endormir. J'ai donc appris à lui donner des noms, des adjectifs, des verbes, savoir si ça tape ou si ça pince, si c'est sourd ou aigu, etc. Sur les montagnes russes chacun ressent les mêmes sensations, ceux qui foncent dans le mouvement s'amusent, ceux qui lui résistent vomissent en sortant. Un jour qu'un voyou me ficha une violente claque sans raison, mon oreille siffla pendant plus d'une heure, mais j'en restai là. Si j'avais ruminé ma colère, la douleur aurait pu durer bien au delà de ces soixante minutes. Un jour, une semaine, un mois, trois ans, toute une vie peut-être, allez savoir ! Je serais alors resté l'unique facteur de cette souffrance. J'apprends donc à la circonscrire, je l'apprivoise tant qu'elle est fraîche. Cette pratique ne demande qu'une petite concentration en amont pour court-circuiter les rémanences qui nous pourrissent la vie. Un autre jour, un ostéopathe de Metz me donne les bases de l'EMDR que je pratique de temps en temps avec succès en l'adaptant à une sorte d'auto-hypnose pour effacer la mémoire du corps. J'ai eu l'idée d'utiliser le balancier d'un métronome pour n'ennuyer personne. L'EMDR fonctionne très bien pour les chocs traumatiques et les problèmes récurrents.

En 1977, dans le premier disque d'Un Drame Musical Instantané, Trop d'adrénaline nuit, Bernard Vitet et moi clôturons ensemble la première face en prononçant chacun une phrase. Tandis que Bernard cite Mallarmé (Un coup de dés jamais n'abolira le hasard), je scande le texte de Jean Vigo (Tout homme détient dans ses mains son destin). Les deux phrases ne se contredisent pas, elles se complètent. D'autre part, il ne sert à rien de maudire le passé ou de le ressasser. Malgré tous nos efforts nous sommes incapables de revenir en arrière. Le vase brisé ne retrouve pas sa forme comme dans un film de Jean Cocteau où il rembobine le temps avec une grâce de danseur. Face à l'absurde je ne peux qu'accepter les faits, sans jouer le rôle de la victime. Par contre il m'incombe de décider de leur impact sur moi, sur mon corps, sur mon moral. "Lorsque je réalise que rien ne peut m'affecter sans mon consentement profond, je conquiers mon pouvoir."

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.