Tentation salvatrice ?

Les nostalgiques du temps passé permettent de sauver le patrimoine culturel de l'humanité en célébrant les œuvres qui ont marqué son histoire, sans distinction de style ni de qualité.

Les nostalgiques du temps passé permettent de sauver le patrimoine culturel de l'humanité en célébrant les œuvres qui ont marqué son histoire, sans distinction de style ni de qualité. Les musées en sont les garants comme les musiciens interprétant les répertoires d'ici et d'ailleurs au fil des siècles. La lecture de cette mémoire participe aussi à la création d'œuvres nouvelles qui s'en inspirent ou s'en démarquent. Créateur résolument tourné vers l'avenir, j'essaie d'analyser le plaisir ou la nécessité qu'ont mes camarades à aller écouter King Crimson à l'Olympia ou à jouer des musiques du monde et de toutes les époques comme l'Umlywood Big Band entendu vendredi soir à l'église Saint-Merry dans le cadre du Festival Crak.

Pour jouer le jazz de la côte ouest des États Unis des années 50 l'Umlaut Big Band avait gonflé son effectif de quatorze à trente-huit musiciens, renforçant les vents et la percussion, et ajoutant une section importante de cordes. Ces jeunes interprètes sont d'habitude portés vers les musiques contemporaines et improvisées, mais leur virtuosité tous azimuts et leur ouverture d'esprit leur permettent d'aborder des répertoires loin de leurs terres de prédilection. Pierre-Antoine Badaroux exécute un remarquable travail de déchiffrage à l'écoute des vieilles cires dont il tente de reproduire le son unique. J'aurais probablement plus facilement dansé sur le répertoire swing des années 30 dont l'Umlaut Big Band s'est fait une spécialité. Les années 50 ont une saveur guimauve trop kitsch à mon goût. Je préfère la folie de la jungle au chewing-gum des crooners. Cab Calloway est un des rares musiciens auxquels je ne peux résister, sautant sur place et oubliant mes raideurs lombalgiques ! Les chemises blanches avec cravates ou nœuds pap m'attirent moins que les délires vestimentaires des années 30. Le rock tient probablement son énergie de cette période exubérante où les danseurs s'envoyaient en l'air tandis que le be-bop et le free jazz s'affranchissaient d'une mollesse glamour très hollywoodienne. L'entrain de l'orchestre gagna néanmoins la public se trémoussant joyeusement sur la piste improbable de l'église.

Mais c'est en descendant dans la crypte que l'étonnement fut à son comble. Laissant les gargouilles la bouche ouverte, un ensemble de sulfureuses photographies du Colombien Emmanuel Rojas y est exposé dans l'obscurité (vidéo ici). Elles mettent en scène des saynètes que l'on pourrait parfaitement rencontrer dans la Bible, ce livre fabuleux rassemblant tant de tentations cachées et d'histoires scabreuses. Échappant à une pornographie explicite, il distille un parfum érotique où la culpabilité et le remords viennent puiser leurs sources. Saint-Merry fait preuve d'une louable ouverture d'esprit en réactualisant ainsi l'iconographie catholique et en offrant son chœur au pieux sabbat du jazz.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.