Haïti: Wyclef Jean proteste en chantant

Fan du musicien depuis ses débuts en solo, j'ai cherché sur le Net la protest song que Wyclef Jean vient de composer pour critiquer son éviction de la course à la présidence en Haïti.

Fan du musicien depuis ses débuts en solo, j'ai cherché sur le Net la protest song que Wyclef Jean vient de composer pour critiquer son éviction de la course à la présidence en Haïti. Prizon pou K.E.P.A. renvoie au Conseil Electoral Provisoire. Les paroles créoles disent : "Je conteste, je ne suis pas d'accord, je conteste, je vais au tribunal pour contester. Le président Préval m'a jeté en dehors de la course... Je sais que tu as toutes le cartes en mains (...) J’ai voté pour que tu sois président en 2006, pourquoi rejettes-tu aujourd’hui ma candidature ? (...) Ce n’est pas Wyclef que tu as exclu, c’est la jeunesse, la population, les paysans...".

J'ignore s'il saurait ou aurait su diriger le pays, mais il est certain qu'il a toujours montré une très grande générosité du temps de ses concerts (il y a dix ans j'ai eu la chance d'assister à un marathon époustouflant à l'Élysée Montmartre) comme plus tard quand sa notoriété lui permit de créer sa fondation ou après le séisme en ce début d'année.


Aujourd'hui les hommes et les femmes aux commandes des États sont plus souvent des gens de spectacle adeptes du storytelling que des gestionnaires ou des capitaines, les économistes tirant les ficelles depuis l'ombre. La corruption des professionnels formés à la politique et dont la charge se passe quasiment de père en fils ne laisse-t-elle pas supposer qu'un véritable artiste peut aussi bien faire l'affaire ? Les exemples sont nombreux. Les bons acteurs ne sont pas pires que les mauvais quand il s'agit de jouer les marionnettes. Dans notre société du spectacle, je préfère que le chanteur qui dirige le pays ait un véritable talent musical plutôt que des prétentions à jouer du saxophone, du piano ou de l'accordéon ! Les chansons ont souvent accompagné les mouvements révolutionnaires, alors si on raconte toujours qu'en France tout finit en chansons, on aurait pu rêver qu'en Haïti c'eut pu commencer en rappant...


En 1999 lors de ma visite à Louth, Robert Wyatt me signale la chanson Gone Till November de Wyclef Jean comme un petit trésor méconnu qu'il a entendu à la radio. Si les Fugees (pour Re'fugees) avaient été n°1 du Top 50, personne en France ne s'intéresse alors au premier album solo du rappeur, The Carnival, chef d'œuvre absolu digne de figurer parmi les meilleurs albums jamais produits tous genres confondus. Wyclef Jean mêle le flow du rap au reggae et à de sublimes mélodies dans de savants arrangements tout en réalisant des petits scénarios sonores très cinématographiques avec une utilisation merveilleuse des divers accents de l'immigration nord-américaine.

Dans ses textes, le rappeur haïtien qui vit à New York depuis l'âge de 9 ans évite le gangsta rap des frimeurs qui se vantent d'avoir tué deux cents personnes avec une seule balle, préférant fustiger les mines anti-personnel (New Day, très beau duo avec Bono de U2). Après un remarquable The Ecleftic: 2 Sides II a Book toujours aussi entouré d'une ribambelle d'invités prestigieux, ses albums Masquerade et The Preecher's Son n'auront pas cette intensité, mais Wyclef Jean (prononcer ouaïcleffe et Jean comme en français) retrouve son authenticité haïtienne avec les trois derniers Welcome to Haiti: Creole 101, Carnival Vol. II: Memoirs of an Immigrant et Toussaint St. Jean: From the Hut, To the Projects, To the Mansion où il chante le plus souvent en créole. En Haïti, cette langue possède une base lexicale française avec des influences africaines fon, éwé, kikongo, yoruba et igbo, qui nous permet de la deviner, à défaut de la comprendre, mieux que les anglophones !


Sur le blog de Wyclef Jean, les commentaires produisent de passionnants débats. Il avait déjà chanté "Si j'étais président, je serais élu le vendredi, assassiné le samedi et enterré le dimanche." Le président Préval lui aurait donc sauvé la vie ! Quoi qu'il en soit de son avenir politique, un homme qui honore le journaliste Jean Dominique ou rappelle un autre assassinat, celui d'Amadou Diallo à New York, et qui se réfère à Toussaint L'Ouverture, premier leader noir à avoir vaincu les forces d'un empire colonial européen dans son propre pays, ne peut a priori qu'avoir toute ma sympathie !

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