Moi Antoinette, ouvrière et veuve de l'amiante

Antoinette F. une petite femme soignée, d’une admirable dignité a vu l’homme de sa vie mourir jour après jour dans d’atroces souffrances que même la morphine à hautes doses ne soulageait pas.

Antoinette F. une petite femme soignée, d’une admirable dignité a vu l’homme de sa vie mourir jour après jour dans d’atroces souffrances que même la morphine à hautes doses ne soulageait pas.  Le calvaire d’Emile, gars du nord, belle gueule, yeux bleus, avec des épaules de costaud, a duré des années.  Il travaillait dans l’usine Eternit de Thiant Prouvy propriété de la famille Cuvelier. J’ai rencontré Antoinette F. un week end de l’hiver 2005, au cours de l’assemblée générale de la Caper  ( Comité amiante, prévenir ,réparer) alors présidée par René Delattre, un autre ancien ouvrier d’Eternit, qui n’a plus besoin de tuyaux dans le nez depuis qu’il est au cimetière. René Delattre aurait  pu lui aussi donner quelques éléments de réflexion à ceux qui font le constat de « l’usage contrôlé de l’amiante dans la norme ». Les propos ci dessous ont été recueillis chez Antoinette F, dans la maison de Wavrechain sous Denain où elle vivait avec son mari. Elle décrit une réalité nue, sans artifice, ni la moindre volonté de se victimiser. Avec aussi un grand sentiment d’injustice. Elle appartenait à une génération plus soucieuse de faire son devoir que de revendiquer ses droits, même les plus élémentaires. Ces gens là étaient persuadés qu’en étant honnête et travailleur, il ne pouvait rien vous arriver de mal. Antoinette appartient à ces gens du peuple qui avait confiance. Dans les médecins, dans les institutions, et d’une certaine façon, même dans les patrons. Son histoire et celle de son mari montre que la plupart de ceux là, à elle et à lui, comme à beaucoup d’autres, ont fait défaut. Et on peut le dire sans crainte d’être démenti, en toute connaissance de cause. Ou ce qui est pire avec autant de considération pour cette chair d’usine que n’en ont eu certains généraux de 14-18 pour la chair à canon qu’ils lançaient à la gueule des mitrailleuses ennemies. L’arrêt de la chambre d’instruction de la cour d’appel montre que ces gens là demeurent aujourd’hui encore dans une sorte de no man’s land judiciaire, comme hors de portée de l’état de droit. Une grande partie du témoignage d’Antoinette n’a jamais été publié. Dans l’article paru en 2005 dans le Nouvel Observateur j’évoquais d’autres cas et je n’avais pu utiliser tout ses propos.

 

 « J’ai travaillé cinq ans chez Eternit, jusqu’en 1951, année où la direction a décidé de renvoyer chez elles les femmes mariées sans aucun dédommagement ».  Antoinette ne l’a pas oublié. Elle commençait à six heures. Certaines ouvrières rejoignaient l’usine de Prouvy à pieds depuis Denain, commune distante de cinq kilomètres. Antoinette était mouleuse, ébarbeuse. « On avait des marteaux, des râpes. La pâte, le mélange de ciment et d’amiante, arrivait sur un petit chariot ». Elle attrapait la pâte, posait dessus un calibre, dessinait le contour de la pièce avec un couteau à refaire. Elle graissait le moule, mettait la pâte dedans, tapait sur le moule avec un maillet. Puis, les ouvrières portaient le moule jusqu’au séchoir. Parfois les pièces étaient lourdes. C’était un travail d’homme « on étaient musclées les jeunes filles de ce temps là ». Si on faisait plus de pièces, on touchait des primes. Avec les primes, je gagnais plus que mon père qui était chaudronnier en fer et en fonte chez Usinor à Denain. Pendant l’hiver 44, et même 45, l’atelier n’était pas chauffé. « On avait un bac d’eau, on cassait la glace avec le ciment 

          Dans son dos, une meuleuse crachait de la poussière d’amiante en continue. On mangeait au milieu de l’amiante, sur la table de travail. Pas de masques, pas de gants. On avait les mains toutes cassées. Ma mère nous mettait du sudozan sur les mains. Pour dormir je mettais des gants pour ne  pas tâcher les draps...      

         Emile a commencé à travailler chez Eternit en 1944. Il avait eu son certificat d’études. On lui a proposé d’être facteur à Prouvy. Il a préféré rentrer chez Eternit. Pour gagner plus. Eternit avait la réputation d’être une bonne boîte. Tous les ans en fin d’année le patron, joseph Cuvelier, donnait la prime Saint Joseph. Les ouvriers se cotisaient et offraient eux aussi un cadeau au patron.

         Au début, Emile chargeait les tuyaux dans les wagons. Ensuite, il est passé pontonnier et conduisait le grand pont, un engin de levage qui circule sur des rails.  Pour gagner plus, Emile, comme d’autres faisait les doublages, les deux huit, seize heures d’usine, par jour, samedi compris. Il travaillait aussi quelques dimanches dans le mois. C’était payé double.  « Il allait s’empoisonner un petit peu à la fois sans le savoir. » Il avait refusé d’être contremaître par principe : « moi, je veux pas commander un pareil à moi ». 

         Tous les ans, Emile passait devant le médecin. Il soufflait. Trop. Antoinette s’inquiétait. « Mon mari ne fait que de souffler » confie-t- elle au médecin de famille qui après lui avoir demandé depuis combien de temps Emile travaille chez Eternit l’envoie consulter Jean Pierre Grigne, chef du service pneumologie de l’hôpital de Denain. L’examen radiologique révèle la présence d’amiante dans les poumons. Une présence confirmée au scanner. Emile va voir le médecin d’Eternit et lui demande pourquoi il ne l’a pas averti de son état ? « vous auriez été déclassé » lui répond le bon docteur. On lui reconnaît 5% d’incapacité. Un pourcentage bien faible au regard de son état, comme l’écrira un pneumologue de Lille.

         « On était loin de se douter de ce qui allait nous arriver » remarque Antoinette. En 1983, Emile part en pré retraite à 55 ans. Il disait, le jour que j’ai ma pré- retraite, je prends ma musette, je la jette au canal. Elle était en cuir, il l’a finalement donné à un copain. « A cette époque déjà, il n’avait plus de souffle. Il voulait encore faire le jardin, il s’asseyait il repiquait quatre ou cinq poireaux et il n’en pouvait plus. J’ai été lui finir le parc de poireaux ».

         Un été Antoinette et Emile sont partis en vacances en voiture, « il me disait « je ne peux pas te parler ». Il n’avait plus assez de souffle. Depuis six ans on nous disait que son état était stationnaire, sans aggravation. On est allé à Lille chez le professeur Aubin. Quand il est venu nous chercher, mon mari n’arrivait pas à le suivre dans le couloir de l’hôpital. Pourtant c’était un monsieur âgé. Il examine Emile :« on ne peut pas nier l’aggravation » s’exclame le professeur. « Mr F. pourquoi depuis six ans n’êtes vous pas venu me voir ? » La réponse d’Emile est simple : « Si on ne m’envoie pas, je ne peux pas venir de moi même ». Il avait 40% d’IPP, il monte à 50%. Conclusion du médecin : mr F non fumeur allègue une dyspnée au moindre effort avec majoration de la gêne respiratoire depuis un an ».

«  J’ai un carton, il y a au moins cinquante kilos de radio dedans, raconte Antoinette. « Le poumon sur une radio normalement c’est tout noir. Avec l’amiante c’est tout blanc. Sur les poumons d’Emile, Il ne restait plus qu’un petit bout de noir en haut ».

          Emile a passé les deux dernières années de sa vie sous oxygène, avec des tuyaux dans le nez. Il a commencé à respirer l’oxygène 16 heures par jour, puis dix huit ,et puis 24 heures sur 24. Dès que je le débranchais, il ne pouvait plus respirer. J’avais une petite bouteille pour lui faire sa toilette, sans oxygène il ne pouvait pas. Pendant un scanner on lui retire les tuyaux. Il tapait avec les poings contre l’appareil parce qu’il ne pouvait plus respirer. Il crachait tellement, c’était tout gris, on aurait dit du coton. J’avais trois boîtes. Elle montre la salle à manger, une autre dans la cuisine, une dans la chambre pour recueillir les crachats.

         Il a tout eu Emile. La bronchite. Il en faisait trois ou quatre par ans. La tuberculose. En 1983, il passe deux mois à l’hôpital. Il supplie Antoinette : « sort moi de là, j’ai pas le moral ça fait au moins quatre que je vois passer les pieds devant ». En 91, il fait un épanchement pleural au poumon droit. Le médecin lui fait une biopsie, lui  montre le résultat et explique  : « vous voyez tous les picots, c’est de l’amiante ». « Quand il a entendu ça, mon mari s’est évanoui » raconte Antoinette.

                  En 1999 il fait une plastie nitrale, en 2000, un épanchement pleural au poumon gauche. et pour finir deux cancers, bronchique et pleural. Il était atteint depuis 1983. A la fin il a eu trois mois de chimiothérapie. Il ne voulait plus sortir, il était gêné de se promener avec une bouteille dans la rue. Il se voyait descendre un peu plus tous les jours. Il n’arrivait plus à parler, pouvait à peine marcher. Il est convoqué à Lille par la sécurité sociale pour un examen. Il était intransportable. La pneumologue de Denain téléphone à Lille pour leur signaler. Quelques jours plus tard Antoinette reçoit un courrier : votre mari ne s’est pas présenté etc etc.. .

         « Je suis traumatisée pour le restant de mes jours » confie Antoinette. Les souffrances qu’il a eues. Il a maigri de dix sept kilos. Il souffrait tellement « donne moi tout ce que tu veux «  qu’il me disait. Il avait un appareil sur sa table de nuit avec une grande ampoule de morphine. La morphine, il en avait marre. Il tremblait tellement qu’il n’arrivait plus à manger tout seul. Un jour, il a décidé d’arrêter. Il me dit « il faudrait que je tape dans les murs ». Il était en manque.

         Je me souviens d’Antoinette debout dans la cuisine de leur petite maison avec dans la main une liasse d’enveloppes retenues par un élastique. « Emile était très ordonné, et moi je continue. Tous les papiers sont rangés dans un meuble au coin de la salle à manger ». De la paperasse. Des résultats, scanner, chimio, bilans, radios, examens,  des recours, des convocations, des mots, des formules, du charabia médical et administratif, le calvaire d’Emile en format vingt et un vingt neuf sept, une feuille de route sans surprise, terminus le cimetière.

         François, Emile, Charles, trois frères. François est parti le premier, en 1991, à 59 ans. Il travaillait à l’atelier de menuiserie de l’usine. Il réparait les moules en bois. Mésothéliome. « depuis, ma belle sœur n’a plus sa tête »

         En 2002, Emile. Mort le jour de l’enterrement de sa sœur. « A 14 heures, on enterrait ma belle sœur à Prouvy. Elle est morte d’un cancer des ovaires. Quand on lui a fait des examens on s’est aperçu que ses poumons étaient plein de fibres ».         

         Après le cimetière Antoinette et ses enfants retournent à l’hôpital, rejoindre Emile. Ils ont à peine eu le temps d’arriver. Il était en soin palliatif, on lui avait retiré l’oxygène. Il était au bout du rouleau.Il est parti à dix sept heures. Antoinette a pris sa main. Les enfants étaient autour du lit. La tête d’Emile a glissé sur l’oreiller. Dans la cuisine, les yeux d’Antoinette brillent un peu plus. Elle se tait, un instant : « Mon mari a beaucoup plus souffert que son frère. A force de mal respirer, il s’est fait un souffle au cœur. Il a été opéré, on a du lui mettre un anneau à la valve nitrale ».

         En 2003, un an après Emile, c’est au tour de Charles, 73 ans. Mésothéliome. Mon mari avait toujours dit à son frère « c’est toi qui fermera la porte ». En 2002, Charles avait eu le temps d’ annoncer à son frère, déjà en phase terminale, que lui aussi était atteint :« mon mari est parti avec un fameux poids sachant que son frère allait connaître les même douleurs que lui ». Antoinette fait le bilan : « Ma belle mère a eu huit enfants. Elle a perdu toute la famille ».

         Le lendemain de la mort d’Emile, Antoinette a reçu une lettre de la caisse d’assurance maladie : Emile est reconnu à 70% d’IPP.  « Dans l’état qui était le sien, on lui accordait pas 100%, j’en ai eu les jambes coupées, je me suis dit il a trop souffert, je ne peux pas laisser ça comme ça. J’avais un mari aimable, sociable, estimé de tout le monde. Ceux qui ont employé les ouvriers en sachant que c’était un poison, ils ne sont pas pardonnables ».   

 

 

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