La stratégie de Lysistrata ou comment les femmes peuvent changer le monde

L’ordre masculin repose sur la menace perpétuelle d’un anéantissement pas total mais presque. Il faut que les dominées soient persuadées de leur faiblesse, à chaque instant. Sur quoi repose l’autorité masculine ?

Du point de vue pratique, sur des positions de pouvoir disséminées dans toute la société, sur la maîtrise matérielle des processus de production, sur le contrôle de l’outillage intellectuel et communicationnel. Les hommes tentent constamment d’empêcher les femmes de prendre position dans tous ces lieux de pouvoir. Mais cela ne suffit pas. Les femmes peuvent prendre le pouvoir, maîtriser tous les métiers, exercer leur puissance intellectuelle. Il faut donc autre chose. Cette autre chose, c’est précisément le viol.

Grâce aux violeurs qui violent un quart des femmes et terrorisent les trois autres quarts, chaque homme, là où il est, sans faire d’effort, tire profit de la peur générée par la présence sociale, diffuse, flottante, plus ou moins accentuée, des violeurs. Rien n’arrête cette complicité latente, objective, entre les violeurs et les autres. Ce qui est imposé, ce que chaque femme doit avoir en tête, c’est la possibilité que n’importe quel homme devienne un violeur, de telle sorte que les femmes n’ont pas intérêt à la ramener. Toute parole d’autorité masculine s’appuie indirectement sur la possibilité du viol. C’est cette puissance de violer qui constitue le véritable principe de légitimité dans la société masculine. La virilité n’apparaît pas comme ce qu’elle est, c’est-à-dire un mythe, seulement parce que son fondement social réel est le viol.

C’est pourquoi les femmes doivent se réapproprier la violence et blesser, mutiler, tuer les violeurs. De façon à ce que les violeurs, réels et potentiels, aient vraiment peur. Si les femmes pouvaient mettre dans leur vagin une machine qui charcuterait le pénis des violeurs, il est certain que ces derniers sentiraient tout à coup qu’ils peuvent finalement contrôler leurs pulsions. Il suffirait d’ailleurs de quelques cas, atteignant un seuil suffisant pour avoir des effets collectifs. Dans les lieux de pouvoir, dans les usines productives, dans les lieux de savoir, les femmes n’ont plus à hésiter ni à se retenir : elles peuvent s’emparer de tous les outils de pouvoir.

Mais elles disposent d’un outil radical que j’appellerai la stratégie de Lysistrata, du nom d’un personnage de théâtre antique imaginé par Aristophane : Lysistrata propose aux femmes d’Athènes, de Sparte, etc., de faire la grève du sexe tant que les hommes ne cesseront pas de faire la guerre. Si l’on ajoute à cette tactique la grève de l’enfantement, on atteint vite un seuil critique qui menace et l’impérialisme, et le capitalisme. Ces deux formes de domination reposent sur l’exploitation de la force de travail avec extorsion de la plus-value, non seulement dans le champ de la production des marchandises mais aussi dans celui de la production des enfants. L’État en guerre a besoin de soldats : les femmes pourvoient gratuitement à ce besoin de chair à canon. La manufacture en concurrence a besoin d’ouvriers jeunes et résistants : les femmes pourvoient gratuitement à ce besoin de chair à machine industrielle. Enfin, elles doivent faire jouir les hommes, gratuitement et sans reconnaissance.

Imaginons que chaque femme, en même temps que toutes les autres, fasse la grève du plaisir et celle de la reproduction de la force de travail ou de la force guerrière (la guerre est la continuation du capitalisme par d’autres moyens), le monde masculin s’effondrerait en quelques mois. La stratégie de Lysistrata paraît utopique : c’est ce que souhaiteraient abondamment les hommes privés de plaisir et les industriels privés de main d’œuvre et les chefs d’États privés de soldats.

Une autre solution, plus radicale mais plus économique, consisterait à éliminer les hommes avant la naissance. On sait que certaines méthodes favorisent la naissance des filles. Il s’agirait d’une sorte de masculinicide ou d’androcide par anticipation. On criera au scandale. Pourtant, les hommes ne se sont pas gênés, à la fin du Moyen Âge et pendant la Renaissance, pour envoyer au bûcher environ un million de sorcières ou présumées telles[1]. Au siècle de Richelieu, les académiciens s’employèrent à éliminer les noms de métiers à consonances féminines, comme par exemple « autrice », parfaitement admis au Moyen Âge[2]. L’Académie affirme que seul un homme peut être un auteur. La violence linguistique vient achever la violence sur les corps. L’effacement logique redouble l’anéantissement physique.

Quand les femmes auront commencé d’organiser collectivement leur grande réappropriation de la violence, de construire des projets collectifs non seulement de résistance mais aussi d’emparement systématique des pouvoirs, la stratégie de Lysistrata – sous sa forme radicale ou pas – deviendra une perspective tout à fait envisageable. La peur changera de camps. Les femmes pourront imposer une véritable lutte contre le dérèglement climatique, contre la violence nucléaire, contre la destruction capitaliste des sociétés humaines, contre la pollution industrielle, etc.

Elles produisent les enfants, de l’un et l’autre sexe. Ce pouvoir énorme contient une puissance politique immense qu’elles sont les plus à même d’exercer en faveur de la vie. Le capitalisme patriarcal, fondé sur le viol, est morbide : la mort ou la maladie sont tout à fait acceptables si elles accroissent les profits ; la guerre, pratique de mort universelle, est une promesse de marchés. Contre cette violence masculine, les femmes, à condition de s’armer collectivement, peuvent certes améliorer leur condition mais surtout changer radicalement le monde.

Jean-Jacques Delfour

 

 

 

 

[1] Cf. Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, éd. Entremonde Senonevero, 2014. De la même autrice, Le capitalisme patriarcal, Paris, La Fabrique, 2019. Cf. Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes, Paris, Zones, 2018.

[2] Bernard Cerquiglini, La ministre est enceinte, Paris, Le Seuil, 2018.

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