Comment j'ai raté Mai 68. Première partie: Mars, la France s'ennuie...

Comme disait Coluche c'est l'histoire d'un mec qui, parce qu'il avait 18 ans et s'était inscrit à Nanterre, s'est retrouvé dans le tourbillon de 68 avec ferveur... et sans tout y comprendre. Comme beaucoup de "soixantehuitards", en fait. Une histoire commencée le 22 mars, il y a cinquante ans.

 Je suis dans mon lit. Comme d’habitude.

Je devrais être dans mon amphi, bâtiment A, université de Paris X / Nanterre.  Le petit train marron m’aurait pris ce matin à Saint-Lazare, et lâché à la gare fantôme de Nanterre-La Folie. A travers un cafouillage de passerelles provisoires, d’escaliers en bois, d’allées étroites bordées de tôles, j’aurais pataugé dans la boue pour atteindre cette Sorbonne du pauvre qui nous a été attribuée, à nous, parisiens de la rive droite.

Nous sommes le vendredi 22 mars 1968.

A travers la mini fenêtre mansardée le soleil de printemps, précoce, pénètre dans la petite chambre sous les toits, faisant flotter dans ses rayons les poussières d’un ménage sommaire, exhalant les odeurs suspectes d’une chambre d’étudiant étudiant peu.

J’ai beau me tortiller sous le drap noué ma nuque ne peut échapper à ce soleil accusateur, tant et si bien que d’une ruade agacée je finis par envoyer balader le tout et me réveille vraiment, à poil, interpelé par le froid qui, lui, n’a rien de printanier.

D’une main hésitante j’allume le petit transistor Gründig, compagnon des bons et mauvais jours. Il m’hurle aussitôt dans les oreilles, et je me souviens que la veille au soir José Artur et sa bande ont égayé l’honorable assistance serrée dans la petite piaule, sirotant une mauvaise sangria néanmoins faîte maison, dissertant des mérites comparés de Jethro Tull et du Grateful Dead.

Ramenée à un volume plus sobre, la radio me confirme que j’écoute France Inter, et qu’il est 13 heures. « Inter Actualités ». Un certain Elkabbach -une nouvelle voix que je n’aime pas- égrène sur un ton monocorde que Novotny a démissionné en Tchécoslovaquie ; que le Général de Gaulle a fait libérer André Canal, dit « Le Monocle », impliqué dans les événements d’Algérie ; que le Général de Gaulle va inaugurer la 50ème foire internationale de Lyon ; que le Général de Gaulle va prendre la parole pour dire comment régler la crise monétaire mondiale ; que le Général de Gaulle… Bref, c’est l’O.R.T.F.

J’éteins la Voix de son Maître et, en grignotant un bout de sauciflard égaré dans les couvertures, je réfléchis au programme de la journée, ou plutôt ce qu’il en reste. Il faudrait aller à la fac, quand même. Deux bonnes raisons pour ça : la première, c’est que Françoise Vialatte y donne son cours de littérature sud-américaine. J’ai un petit faible pour la jeune et jolie prof au chignon auburn, un rien désuet ; et je crois bien que c’est réciproque. La deuxième, c’est qu’une réunion est prévue dans le bâtiment B afin de voir ce qu’on peut faire pour les copains embastillés du Comité Vietnam International. Lesquels, il est vrai, ont un peu bousillé l’American Express, à Opéra, la veille. Et se sont fait coffrer.

 Je n’ai pas mis les pieds à la fac de la semaine. Trop glauque, Nanterre. Pas de bistrots, pas de cinés, juste le bidonville de La Défense qui s’étend jusqu’aux portes des amphis. Bref, rien qui ne ressemble à l’idée qu’on pouvait se faire de la vie étudiante : mini-jupes au vent léger des quais de Seine ; sandwichs épicés rue de la Huchette ; clin d’œil amusé à Jean-Paul, attablé à la terrasse du café de Flore -sans Simone mais avec une jeune créature diaphane et béate…

Nanterre est au quartier latin ce que Sheila est à Aretha.

Dire qu’on s’y emmerde est un euphémisme. Pour étudier - on l’a compris dès les premières semaines - autant rester chez soi à lire un bon bouquin, et se faire de temps en temps une toile à Saint-André des Arts. Avec, pour les linguistes de mon espèce, une consommation intense de vinyles britanniques, américains, cubains, portoricains ; autant de laisser-passer vers une lointaine licence dont, de toute manière, on ne sait pas bien ce qu’on fera.

Mais, peut-être parce qu’on s’y emmerde, Nanterre bruisse depuis quelques temps de rumeurs et de complots …

Alors, après avoir pissé dans le lavabo et m’être débarbouillé le visage (dans cet ordre), je saute dans mon futal sans avoir pu mettre la main sur mon slip, descend les six étages, passe devant la loge du cerbère en veillant bien à ne pas attirer l’attention de l’horrible mégère qui n’apprécie pas nos orgies nocturnes. Au bout de la rue il y a le Flora, le café de l’ami Jean-Marie. Etape obligée qui, souvent, fait aussi office de terminus. Comme, chose rare, je n’y fais aujourd’hui aucune rencontre pour bavasser et oublier l’heure, je me contente d’un express-tartine-gauloise, et reprends ma route vers le devoir.

A peine descendu du train, je sens qu’il se passe quelque chose d’inhabituel. Au calme un peu mou qui préside en général à ce lieu sans âme succède aujourd’hui un brouhaha diffus, d’où émergent quelques clameurs. Je presse le pas vers la barre de béton qu’est notre université et, en arrivant à la hauteur du resto-U, j’aperçois un cordon de flics en uniforme, faisant face à l’habituelle bande d’agités que je connais bien.

Il y a là, bien sûr, l’inévitable rouquin franco-allemand qui ne manquerait une échauffourée pour rien au monde. Il m’agace un peu, celui-là. D’abord parce qu’il est roux, comme moi, et me fait de l’ombre auprès des filles. Et puis il parle très bien, et je suis un piètre orateur. C’est  puéril, je l’avoue ; mais c’est vaguement par jalousie que je n’ai pas encore rejoint la bande hétéroclite qu’il a constituée.

Dany le Rouge s’est fait remarquer la première fois en apostrophant le ministre François Missoffe, venu inaugurer la piscine de la fac. C’est un de ces jours où je n’avais pas décollé du plumard, mais l’histoire est devenue célèbre sur le campus : au ministre, qui venait d’écrire un Livre Blanc sur la Jeunesse, Cohn-Bendit déclara que son bouquin était un tissu d’inepties, qu’il ne parlait « même pas des problèmes sexuels des jeunes ». Ce à quoi le ministre des Sports retorqua, non sans humour, que ceux qui avaient de tels problèmes pourraient désormais plonger dans la piscine pour se rafraîchir les idées.

Et là, une petite parenthèse s’impose.

Je ne sais pas ce qu’on pourra dire plus tard de notre génération, mais il est un fait que le zizi nous préoccupe beaucoup. A Nanterre, en particulier, c’est un sujet sensible. Je n’y étais pas encore l’année dernière, pour cause de bac à passer. Dany en revanche faisait partie de ceux qui y essuyaient les plâtres. Dans ce no man’s land gai comme… Nanterre, la cité universitaire était le seul point de vie, aussi végétative soit-elle. Petit problème : comme dans toutes les cités universitaires du pays, il y a le bâtiment des garçons, et celui des filles. Avec un règlement qui les veut strictement étanches.

1967 à  Paris X / Nanterre, se résuma donc pour l’essentiel à un combat quasi quotidien pour accéder à la chambre des filles. D’abord de manière individuelle et discrète, puis de plus en plus tapageuse et collective. Jusqu’à ce 21 mars, il y a tout juste un an, où le recteur crut judicieux d’appeler les forces de l’ordre pour déloger toute une troupe de garçons désormais installés dans le lit de ces dames…

Je ne sais si l’Histoire gardera de notre université le souvenir d’une forte influence intellectuelle sur la vie du pays. Mais je peux d’ores et déjà affirmer qu’elle est aux avant-postes de tout ce qui compte. Pour nous, les jeunes.

Pour l’heure, Dany et ses potes invectivent une douzaine de policiers, encore imperturbables. Je rejoins une grande blonde trop parfumée, que je connais un peu pour partager avec elle une UV de civilisation américaine. Elle m’explique que des flics en civil ont été repérés dans les couloirs ; discrètement photographiés par des étudiants de l’UNEF ; puis leurs portraits tirés en A4 et largement affichés sur les vitres du restaurant universitaire.

Il semblerait que Nanterre sorte de l’ère du coitus interruptus, pour entrer dans une phase plus compliquée.

.../...

  Lorsque je franchis le seuil du Wimpy, Païvi ouvre des yeux grands comme des soucoupes, hésite une seconde entre l’empathie et l’hilarité puis, comme je m’en doutais, éclate de son grand rire de finlandaise décomplexée. Je sais que j’ai tout du clown pitoyable, avec mon arcade ouverte, mes yeux rougis, mon jean déchiré aux fesses. J’ai néanmoins décidé de rester digne et même, si possible, de tirer quelque avantage de la situation.

Avec une lenteur exagérée je rejoins donc la table où Païvi enfourne un de ces sandwiches à la viande hachée que Jacques Borel nous a ramenés d’Amérique. Dans la commande murale du Juke box je glisse quelques pièces d’un franc, et sélectionne deux ou trois tubes du moment, dont le très approprié « House of the Rising Sun » des Animals.

Aujourd’hui j’ai eu mon baptême du feu.

Ménageant mes effets, je commence à raconter mon épopée. Alors que je m’engage benoîtement dans le couloir laissé libre entre les forces de l’ordre et les « enragés » - comme une certaine presse commence à les appeler - pour rejoindre sagement le cours de madame Vialatte, je me sens soudain enfoui sous une masse hurlante. Et, avant que je ne comprenne ce qui m’arrive, me retrouve projeté sur le bitume granuleux, du sang me coulant sur le visage. Je serais bien resté là, assis au sol, pour retrouver mes esprits, si un terrible picotement n’avait commencé à me faire pleurer et éternuer comme un damné.

Je viens de faire simultanément connaissance avec la matraque télescopique et le gaz poivre, autrement appelé bombe lacrymogène. Dans un tract mao-spontex, - ou trotskiste je ne sais plus – j’avais lu combien cette saloperie de capsaïcine pouvait vous avorter une manif pourtant bien engagée. Mais, ne pensant pas y être un jour confronté, je n’avais pas plus que ça prêté attention aux divers conseils prodigués pour s’en protéger.

Païvi fait de gros efforts pour compatir, mais je sens bien qu’à l’intérieur elle est pliée de rire. Je tombe dans le panneau, et prends la mouche. Elle ne comprend rien à la lutte qui se prépare. Ce ne sont plus des gamineries de lycéens en monome, mais bien une révolte populaire qui se lève chez les étudiants, et va se répandre comme une trainée de poudre dans tout le pays, que dis-je, dans le monde occidental. La preuve : le grand capital perd ses nerfs et vient de rompre avec tous les principes en envoyant ses flics sur un campus, une grande première. Le début de la fin !

Je ne vous ai pas encore dit, mais Païvi est une superbe blonde, exactement comme on les imagine être en Finlande (même si, en fait, elle ressemble plutôt à une suédoise). J’ai eu beaucoup de chance le soir où, au Club de l’Etoile, j’ai pu parler avec elle, danser avec elle, boire avec elle, rentrer avec elle…

Parce que je ne suis pas si dégourdi que ça, avec les filles. Dans mon lycée de cul-terreux du Bourbonnais on se regardait longtemps en chiens de faïence, entre mâles et femelles. Les travaux d’approche pouvaient durer des jours, des semaines, des mois. Et, du premier baiser aux premiers ébats, la route pouvait être bien longue encore. La science nous avait bien apporté une pilule miracle censée abolir nos peurs, mais il y a loin de la coupe aux lèvres : qui, dans la poche de sa blouse bleue d’écolière, osait encore glisser la petite boîte un peu honteuse ?

 De fait, entre puberté et entrée à la fac, le nombre de mes conquêtes n’avait pas dépassé les doigts d’une main. Alors, quand il s’est avéré que - aussi improbable que cela ait semblé à mes profs - l’administration avait décidé de m’octroyer le baccalauréat (Philo, avec juste la moyenne), la décision fut immédiate : ce serait la fac, à Paris.

 Quelle fac, je n’en savais fichtre rien, on verrait bien en temps utile. Mais Paris, c’était le graal. A moi les Jean Seberg sur les Champs (sans Belmondo), les Bardot-Moreau chez Castel, les Anna Karina sur la rive gauche. Et finis les petits bals du samedi soir en cambrousse où, dans le meilleur des cas, on parvenait au bout d’une nuit éprouvante à rouler une pelle à la fille Bardiaux, future héritière de la quincaillerie du même nom.

Avec quelques petits Rastignac de mon espèce je montais donc à la capitale, où les premières dragues furent décevantes. Il s’avérait que les parisiennes n’étaient pas aussi délurées que ça. A moins qu’elles n’aient flairé de loin nos fringues de péquenots, et n’aient pas été emballées par l’humour auvergnat. Heureusement, le bruit circula vite que quelques boîtes comme le « 10 rue de l’Odéon », ou le « Club de l’Etoile » regorgeaient de jolies étrangères peu farouches, désireuses de rencontrer des garçons français -et qui faisaient moins facilement la différence entre un pur produit du Quartier Latin et un plouc du Massif Central.

Païvi est issue de ce Club de l’Etoile, ainsi que les deux ou trois autres qui l’ont précédée. Ses cheveux étincelaient dans la boule lumineuse, et j’ai mis longtemps à oser l’inviter à danser. Mais, avec ce naturel tout nordique, elle a tout de suite accepté et, aux premiers accents de « I Started a Joke », des Bee Gees, elle se collait contre moi. Plus tard dans la nuit, dans la petite chambre de la rue de Liège, j’eus la confirmation que les Scandinaves avaient plusieurs longueurs d’avance sur nous…

Ce soir, pourtant, je lui fais la gueule.

Qu’elle ne prenne pas mes ecchymoses au sérieux, passe encore. Mais qu’elle ne comprenne pas que là-bas, dans la banlieue ouest, se passent des choses importantes, me met hors de moi. Autant je suis timide, sur le campus, pour rejoindre les petits groupes énervés qui à longueur de journée refont le monde, autant ce soir je me sens une sorte d’hybride Mao-Castro, le couteau entre les dents, prêt à envoyer la France, la Finlande, et l’occident au goulag. Je ressors à Païvi, un peu interloquée, toute la dialectique trotskiste que je ne croyais pas avoir si bien absorbée. Ce doit être un effet du coup de matraque ; ça m’a débloqué quelque chose de révolutionnaire.

Une main se pose sur mon épaule, Richard s’assied à côté de moi. Il met un moment à remarquer mes balafres, et rigole à son tour. Ce n’est pas ce soir que je me ferai plaindre. Lui, je ne peux même pas l’engueuler ; c’est mon mentor en politique. Le plus gauchiste de la bande. C’est d’autant plus rigolo qu’il ne met pas les pieds à la fac, vu qu’il n’a même pas voulu passer le bac. Il habite Neuilly, son père est banquier. Et il est le seul que je connaisse à avoir lu Le Capital jusqu’au bout. Ses moments libres -ils le sont tous- il les passe dans des conférences plus ou moins interdites où il y a autant de spectateurs que de flics des Renseignements Généraux.

Richard est aussi mon prof de rock anglais. Il m’a fait acheter un magnétophone Uher et me fournit en bandes qui me font découvrir John Mayall, Cream, Black Sabbath, Led Zeppelin, The Who, … En échange, je lui conseille mes trouvailles américaines : Hendrix, Otis, Isaac Hayes, James Brown… Oui, moi, je suis plutôt Soul. Mais de toute façon c’est lui qui a les sous, et qui donc achète tout. Après, il copie ses bandes et fournit la bande.

.../...

 Dans la bande il y a aussi Désiré, qui vient à son tour d’arriver au Wimpy et s’assoit sans vergogne à côté de ma Païvi. Désiré est un grand Noir d’un mètre quatre-vingt-dix, débarqué de son Congo l’année dernière. Le Congo de Kinshasa, pas celui de Brazza. Bref, le Congo des Belges, pas celui des Français, même si tout cela est de l’histoire ancienne - pas si ancienne.

Désiré est venu en France étudier le droit. Il est à Nanterre aussi, mais dans les bâtiments « d’en face », ceux des fafs. Etudiant sérieux, il a néanmoins plus d’affinités avec nous, les rigolos de Lettres, et il est un des rares à traverser l’allée qui sépare les deux camps. Je l’ai connu au resto-U, où son perpétuel sourire m’a séduit. C’est mon premier Noir ! Dans ma cambrousse on n’en voyait qu’à la télévision, et ils portaient plus souvent des ceintures de bananes que des costumes impeccables comme ceux de Désiré.

Désiré est tout excité. Sans même jeter un regard à mes contusions il dit qu’il sort de la fac, où c’est carrément la révolution. Après les échauffourées de l’après-midi (qui pour moi ont sonné un retrait prudent vers la capitale), une centaine d’étudiants a pris d’assaut le bâtiment administratif, qu’ils occupent désormais et où ils comptent passer la nuit.

Désiré a une voiture et se propose de nous ramener tous à Nanterre pour profiter des festivités. Richard, qui a une culture révolutionnaire plus livresque que combattante, fait la moue. Païvi au contraire est emballée. Elle comptait bien vivre en France des aventures plus palpitantes que celles de son pays, certes moderne mais un peu chiant quand même ; et elle sent que l’occasion se présente.

Il y a dilemme. Le projet, pour ce soir, était de rejoindre « Le Bœuf sur le Toit », célèbre cabaret de la rive droite où Greg, un ami américain et contrebassiste prometteur, vient de se faire engager au sein d’un petit groupe de jazz qui, justement, y donne son premier concert.

Les enthousiasmes conjugués de Désiré et Païvi -dont je n’aime pas trop la connivence- ont raison des atermoiements de Richard et de moi-même ; nous voici tous les quatre dans la BMW 2002 du congolais. En route vers l’aventure, selon les uns ; et les ennuis, selon les autres.

Vautré dans le cuir neuf (mais à l’arrière, Païvi s’étant d’emblée installée à côté du conducteur…) je m’interroge sur les ressources de l’ami Désiré qui ne correspondent pas à l’idée que je pouvais me faire de l’Afrique. J’ai bien tenté à plusieurs reprises de le cuisiner, mais il est toujours resté très vague sur la question, évoquant succinctement les liens de son père, chef coutumier du Kasaï, avec les exploitants occidentaux des mines de diamants. En tout cas Désiré n’a pas l’air soucieux des questions d’argent, et contraste fort avec mes petits moyens d’étudiant débarqué de sa province. Il y a beaucoup de choses étonnantes chez lui, comme son attirance pour le Droit et l’envie contradictoire de contester une société qui, manifestement, ne lui convient pas.

Une fois, un peu grisé par ma redoutable sangria au mélange secret, il s’est laissé aller à me confier qu’il avait des projets politiques pour son pays, et qu’il était proche de mouvements hostiles à Mobutu. Puis il s’est tu, estimant sans doute qu’il en avait trop dit…

Pour l’heure Désiré nous conduit à une allure excessive vers l’arc de Triomphe, l’avenue de la Grande Armée, le pont de Neuilly, puis se faufile à son aise entre le bidonville et le chantier de ce qu’on nous annonce comme le futur Manhattan francilien, la Défense. Paysage nocturne de chaos, aux portes de la cité lumière.

Prudent, Désiré gare la rutilante berline allemande à quelques encablures du campus. L’ostentation n’est pas de mise dans le fief de l’anti-consommation et de la fascination maoïste.

Après la confusion de l’après-midi et d’après les infos de Désiré, je m’attendais à une jolie pagaille sur la dalle de béton. Mais tout est calme et sombre, comme d’habitude à pareille heure. Seule de la lumière brille dans la tour B, et des ombres s’agitent au huitième étage, derrière les fenêtres. Nous nous laissons guider, tels des papillons de nuit. Au pied de l’immeuble, il faut montrer patte blanche. Une demi-douzaine d’étudiants filtre les arrivants. Je ne le reconnais pas, et pour cause. Un foulard masque en partie leur visage, la plupart sont en blouson et jeans noirs. Eux, ils me reconnaissent et m’interrogent avec suspicion sur mes trois compagnons. Désiré surtout semble poser problème. Il est connu aussi, et rapidement identifié comme étudiant du bloc d’en face : les juristes, les fachos.

Depuis le début de l’année gauchistes de Lettres et réacs de Droit s’asticotent par-delà l’allée centrale. Quelques bagarres violentes ont éclaté entre militants d’Occident, proches de l’extrême droite de Tixier-Vignancour, et groupuscules révolutionnaires. Le noyautage - technique qui consiste à infiltrer les mouvements adverses pour y glaner des informations - est redouté de toutes les factions. Même s’il y a là un peu de paranoïa, car le noyautage, ou entrisme, est en réalité surtout pratiqué par les flics des Renseignements Généraux qui, eux, y excellent.

Après moult explications, dans un climat assez tendu, le verdict tombe : les trois Blancs peuvent monter, le Noir attend en bas. Pour la forme, je grommelle que c’est un comble de voir de jeunes progressistes faire du racisme primaire. Mais je tire Richard par la manche, et l’entraîne dans les escaliers. Païvi décide par solidarité de rester avec Désiré, ce qui ajoute à mon énervement.

Impossible d’accéder à la salle des profs, qui semble pourtant immense, mais pleine comme un œuf. Des grappes d’étudiants s’agglutinent dans le couloir, et jusque dans l’escalier. On ne perçoit qu’un brouhaha noyé dans un nuage de fumée. Je crois reconnaitre la voix du rouquin qui surnage de temps à autres. « Solidarité» … « mobilisation »… « bourgeoise »… « gouvernement »…

A ma gauche un grand brun prénommé Serge, connu sur le campus pour animer un petit journal interne dont les éditoriaux au vitriol ne sont pas pour rien dans l’échauffement des esprits. A ma droite une petite métisse boulote, avec une coiffure afro, qui profite de la chaleur étouffante pour exhiber dans un chemisier largement ouvert une poitrine abondante, laquelle me déconcentre des fondamentaux de la lutte.

Richard, finalement plus téméraire que moi, a réussi à se frayer un chemin jusque dans la salle. J’entends par moment sa voix aigüe se mêler au débat. « Classes populaires »… « occupation des usines »… « ralliement des syndicats »… Son papa n’aimerait pas ça. Mais je sens que, sans étudier quoi que ce soit, le gauchiste de Neuilly ne va pas tarder à devenir une figure de la vie étudiante !

J’ai mal à la tête, souvenir du coup de matraque de l’après-midi. Et, sous son pansement de fortune, mon arcade saigne un peu. Je ressens soudainement une grande lassitude, et me demande ce que je fiche ici.

En m’éloignant de l’agitation, je croise un petit groupe en grande discussion. Je crois rêver mais non, c’est bien ça ; la polémique concerne la titularisation des frères Cambérabéro pour le match de demain, à Cardiff. Un petit rondouillard avec l’accent du sud-ouest assure que c’est le bon choix ; et que le Quinze de France aura, avec Guy et Lilian, toutes les chances de remporter son premier grand chelem de l’Histoire. Une passionaria taillée comme un pilier pense au contraire que les Gallois vont nous tailler en pièces.

On débat de tout, à Nanterre…

Et puis soudain un mouvement de reflux s’opère, en provenance de la salle des profs. Il est bientôt deux heures du mat’, je ne suis pas mécontent de la perspective de retrouver Païvi et la petite chambre sous les toits.

Richard sort dans les derniers, en grande conversation avec Dany le Rouge. Il me snobe un peu, mais consent à me résumer la situation. Les camarades qui ont malmené l’American Express viennent d’être libérés. D’après lui, c’est la preuve que le mouvement étudiant fait peur au pouvoir. Donc la lutte continue, et s’organise. Il descend avec Daniel à la reprographie rédiger un tract qui sera titré « Mouvement du 22 mars ».

C’est très fort. Richard, qui vient pour la première fois de mettre les pieds à la faculté de Paris X / Nanterre, fait désormais partie du comité de pilotage de la contestation.

Un peu abasourdi, je retrouve l’air frais. Pas trace de Désiré et Païvi.

Ils sont étroitement enlacés, à l’arrière de la BMW.

 (A suivre…)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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