Blanquer : la confiance sans le respect

La grève de la surveillance des épreuves du baccalauréat puis celle de la correction ont de quoi mécontenter les parents d’élèves. Les fédérations de parents d’élèves l’ont fait savoir avec plus ou moins de virulence suivant leur coloration politique. Par exemple le 3 juillet Hurbert Salaün, porte-parole de la PEEP (Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public) a déclaré au micro d’Yves Calvi, sur RTL : « Je peux comprendre que les enseignants soient en grève, c’est tout à fait leur droit, mais dans ce cas-là ils n’auraient pas dû prendre les copies », le ton à la FCPE était voisin : « Ce sont toujours les usagers qui, au bout de la chaîne, trinquent », déplorait Rodrigo Arenas, le président de la FCPE, et Gilles Demarquet, président de l’APEL (enseignement privé) était dans la même tonalité : « Les revendications peuvent être légitimes mais le mode d’action, qui pénalise les jeunes dans une période aussi cruciale, est inadmissible ». À travers ces interventions la question qui est posée n’est pas celle de la légitimité de la grève mais bien celle de sa forme.

 

Effectivement chacun peut voir dans la mise en œuvre de cette grève une prise en otage des candidats au baccalauréat 2019 par l’entremise d’un territoire particulier : un examen. Ce ne sont pas les élèves qui sont visés par la grève mais bien l’examen, mais ce sont bien les élèves qui en subissent les conséquences. Je n’arrive pas à prendre position parce que je ne suis plus personnel de l’Éducation nationale et plus parent d’élève, même pas grand-parent d’élève. Parent d’élève j’aurais eu la même position que les fédérations de parents d’élèves. Enseignant et syndiqué, j’aurais approuvé, avec réticence et à contrecœur, cette grève. Vue de ma position de retraité qui écrit à propos d’une société qu’il essaie de comprendre je trouve maladroite cette grève qui intervient à un très mauvais moment de l’année scolaire et qui, de fait, pénalise les élèves. Apparemment ce ne seront que quelques élèves qui seront concernés car le nombre de grévistes est très faible. Par deux fois dans l’histoire (1965 et 2003) où un appel à la rétention des notes avait été lancé mais les enseignants avaient finalement renoncé à la grève ; nous aurions pu assister à la même chose cette année.

 

Mais, toujours vue de ma position à distance de l’action je comprends cette grève et le jusqu’au‑boutisme des grévistes tellement malmenés par le ministre. Dans l’idéal nous pourrions adhérer au propos de Gilles Demarquet qui demandait que les adultes aient « le même comportement que celui attendu des élèves, qu’ils s’assoient autour d’une table et discutent », mais avec Jean-Michel Blanquer, plus généralement sous l’ère macronienne, le dialogue ne semble pas être une pratique courante. Dans son éditorial du 17 juin 2019 le journal £e Monde écrivait : « M. Blanquer veut aller vite, au détriment de la nécessaire concertation. […] Son exercice du pouvoir est assez solitaire. À plusieurs reprises, son style, plutôt dirigiste, a déclenché des polémiques, comme sur son projet de loi “pour une école de la confiance”. » Ainsi, bien plus que les réformes imposées, c’est cette situation d’où le dialogue est absent qui, à mes yeux, justifie cette grève. Quand on est à bout comme le sont les enseignants il n’y a rien de surprenant que certains en arrivent à des actions extrêmes ; on a vu cela avec le mouvement des Gilets Jaunes. À ce dirigisme, à cet autoritarisme s’ajoute le mépris et l’insulte.

 

Sur France Inter Jean-Michel Blanquer déclarait le 17 juin en parlant de la grève : « L’immense majorité des professeurs ne la suivent pas quel que soit leur point de vue sur les différentes politiques menées, mais ils ont une conscience professionnelle ». Comment un ministre, normalement instruit et cultive, peut-il opposer grève et conscience professionnelle ? Ces propos ravivent ce qu’écrivait Simone Weil (philosophe) : « Enfin on respire ! C’est la grève chez les métallos. Le public qui voit tout ça de loin ne comprend guère. Qu’est-ce que c’est ? Un mouvement révolutionnaire ? Mais, tout est calme. Un mouvement revendicatif ? Mais pourquoi si profond, si général, si fort, et si soudain ? Quand on a certaines images enfoncées dans l’esprit, dans le cœur, dans la chair elle-même, on comprend. On comprend tout de suite. Je n’ai qu’à laisser affluer les souvenirs. » Alors, je comprends cette grève parce que j’ai des souvenirs : je connais bien les enseignants, l’école et j’étais encore inspecteur quand J.M. Blanquer a pris ses fonctions. Alors, j’approuve cette grève parce que je connais bien la souffrance silencieuse des enseignants qui pour la plupart d’entre eux n’approuvent pas les réformes de M. Blanquer, mais sont résignés. Depuis des décennies, quel que soit le gouvernement et sa couleur politique, ils vivent ce que Bernard Toulemonde (recteur et inspecteur général) appelait le « harcèlement textuel ». Les réformes, du moins le ripolinage des structures, se succèdent, démolissant ce que le ministre précédent a fait à un rythme effréné qui s’est accéléré de gouvernement en gouvernement pour, finalement, n’améliorer ni le système scolaire, ni ses résultats pas plus que les conditions de travail des enseignants. De cela les médias ne parlent que peu et rarement voire qu’exceptionnellement.

 

Les journaux préfèrent insister sur la perturbation du baccalauréat à propos duquel on pourrait s’interroger sur l’intérêt qu’il présente encore, plutôt que sur le fond de la situation du système éducatif. Dans ce contexte de quasi-propagande journalistique on ne s’étonnera pas que les parents d’élèves soient irrités par cette grève, ils le sont moins quand ce sont eux qui sont grévistes. À moins que ceux qui, comme le ministre, sont irrités soient ceux qui n’ont jamais à faire grève : « L’irritation c’est bon pour ceux qui commandent, c’est défendu pour ceux qui obéissent. » (Simone Weil) Continuant mon souvenir des écrits de Simone Weil je ne peux que rappelait au ministre et aux parents hostiles ce qu’elle écrivait : « Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes pendant quelques jours. Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. » Bien sûr la situation n’est pas celle des années 1930-1940, et les enseignants ne sont pas les métallos de ces années‑là, mais cette grève dans ce qu’elle a d’extrême montre un état de délabrement profond du système scolaire français et le malaise qui croît chez les personnels de l’éducation nationale. Cette grève est plus un symptôme qu’une action de revendication, comme le sont les mouvements des Gilets Jaunes, des Urgences hospitalières, des Sapeurs‑Pompiers, etc. Face à ce symptôme la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye déclarait la 4 juillet sur Sud Radio que les professeurs n’ont pas de légitimité pour agir ainsi, ils « n’ont pas été élus par les citoyens au suffrage universel », et d’ajouter : « Je respecte le droit de grève, mais la grève on peut la faire au mois de mars, à d’autres moments » Quel tissu de bêtises et d’inculture, de l’inintelligence brute et si ce n’est pas ça, c’est de l’insulte, de l’ignominie. Si Madame la Ministre connaissait un peu l’histoire de notre pays et de ses luttes sociales elle n’oserait pas de tels propos qui attentent à la dignité de tout citoyen, de tout travailleur. C’est parce qu’il y a eu des grèves comme celle-ci qu’elle peut malgré ses origines et sa sottise être ministre de la France. Même la propagande présidentielle n’autorise pas tout.

 

On ne peut pas vouloir « une école de la confiance » et faire si peu de cas de la dignité des enseignants qui sont aussi des citoyens. Aujourd’hui des citoyens, des enseignants se souviennent de ce que Simone Weil écrivait le 10 juin 1936 dans Révolution Prolétarienne : « L’avenir le dira ; mais cet avenir, il ne faut pas l’attendre, il faut le faire. » Le gouvernement serait, pour une fois, inspiré s’il voulait bien voir que si 36 % des gens sont endormis ou satisfaits des pratiques gouvernementales d’E. Macron, 64 % revendiquent, plus ou moins silencieusement, d’être entendus. E. Macron compare souvent la France d’aujourd’hui à celle de 1930, il se trompe d’un siècle ; la situation politique et sociale de la France de 2019 est voisine de celle de 1830. À ne pas entendre les citoyens, à ne pas respecter la dignité des personnes on risque la révolution, car il n’y a pas de gouvernement possible sans confiance sauf à ce que ce soit un gouvernement autoritaire avant d’être dictatorial.

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