Affaire De Rugy et l’intellectuel caudataire : réponse de Matthieu CARON

Dans mon billet "affaire de Rugy et l'intellectuel caudataire" je prenais appui sur une tribune rédigée par Matthieu Caron pour critiquer et questionner la pratique des chercheurs en sciences sociales pour rendre compte du fonctionnement de la société. Matthieu Caron m'a fait l'honneur d'une longue réponse qu'il m'autorise à publier. Merci à lui pour cet échange fructueux.

Cher Jean-Jacques Latouille,

 

Je reviens de vacances et voici que je découvre votre billet du 23 juillet dernier consacré à ma tribune parue dans le Monde. 

 

Quel honneur vous me faites. Je trouve votre billet très stimulant car, l’intérêt d’une tribune est précisément de susciter le débat et vous êtes manifestement un amoureux du débat démocratique.

 

Avant d’entrer plus avant dans la discussion, je dois vous livrer d’emblée deux petites confidences. De prime abord, quand j’ai lu votre titre, je me suis dit : « mon dieu, que c’est dur ! ‘‘Intellectuel caudataire’’, moi ? ». J’ai repensé à l’étudiant que j’étais il y a vingt ans. Au préparationnaire qui avait pour livres de chevet Les nouveaux chiens de gardede Serge Halimi et Sur la télévision de Bourdieu. Une fois achevée la lecture de votre billet, je me suis fait ensuite la réflexion suivante : « à l’issue de cette affaire Rugy, si seulement il savait comme j’ai davantage de questions que de réponses, en particulier au sujet des questions de déontologie journalistique… ».

 

Si votre billet me ravit c’est qu’il me permet de prolonger fort utilement ma tribune. En un sens, il en constitue une sorte d’invitation à écrire un paragraphe oublié. Le nez dans le guidon de l’écriture nocturne, j’ai essayé de démontrer les contradictions de François de Rugy, de la classe politique, des médias et des citoyens sans penser un seul instant à évoquer les contradictions du chercheur que je suis. 

 

Mea culpa sur ce point. Mea culpa également sur le fait d’avoir osé exprimer ma pensée de manière réductrice dans une tribune (Difficile, effectivement, comme vous le soulignez à juste titre, d’exprimer une pensée complexe en l’espace de 5 000 signes).

 

Venons-en au fond. 

 

Pour les chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent à la question de la transparence de la vie publique, il y a effectivement plusieurs risques épistémologiques. Premièrement, il y a le piège de l’approche par les valeurs consistant à réduire la transparence de la vie publique à la question du bien et du mal. Deuxièmement, il y a la facilité de l’approche par le verbiage consistant à gloser de la transparence en s’appuyant sur des connaissances techniques trop approximatives au point de raconter des erreurs qui abîment notre démocratie déjà si mal en point. Troisièmement, il y a le risque d’une approche conservatrice consistant à dire qu’il faut freiner le mouvement en faveur de la transparence de la vie publique qui est déjà allé trop loin. Quatrièmement, il y a le danger d’une approche endogamique consistant à être trop complaisant envers le personnel politique, cette indulgence pouvant nourrir le fantasme de l’entre-soi, l’idée que le chercheur défend « la caste » et qu’il appartient d’ailleurs lui-même à « la caste ». 

 

Il me semble que, pour ce qui me concerne, c’est ce quatrième risque que vous pointez, cher Jean-Jacques. D’après vous, je serais trop bienveillant car hors sol et caudataire. Peut-être. Après tout, je ne suis pas mon meilleur juge…

 

Aux quatre risques que je viens d’évoquer, j’essaye pourtant d’échapper, tant bien que mal.

 

J’essaie de me départir d’une approche par les valeurs, de parvenir à une certaine « neutralité axiologique » pour parler comme Max Weber. Je sais que ce pari intellectuel est intenable car tout chercheur est porteur, nolens volens, d’une certaineweltanschauung. J’explique à mes étudiants, depuis que j’enseigne, que tous les chercheurs sont porteurs d’une vision du monde et qu’ils doivent se méfier d’eux, à commencer par moi (sans parler de nos influences psychologiques ou psychanalytiques, toute recherche étant « un aveu autobiographique » comme l’a écrit si à propos Vincent de Gauléjac). En somme, si j’essaie de ne pas me situer sur le terrain du bien et du mal s’agissant de la question de la transparence, il ne s’agit que d’une posture. La première tribune que j’ai publiée dans la presse sur le sujet tentait d’incarner cette tentative d’agnosticisme intellectuel mais, à l’évidence, en concluant mon article sur l’idée de « transparence tranquille », j’ai forcément pris, que je le veuille ou non, parti (« La transparence névrotique sur le divan », Les Echos, 24 juillet 2015). Je l’assume car la transparence tranquille n’est pas la « transparence passive » ; elle signifie dans mon esprit « transparence utile » et « transparence constructive » : ne rendre transparent que ce qui est utile pour refonder la confiance dans notre démocratie.

 

Des débats sereins au sujet de la transparence de la vie publique exigent des connaissances de haut niveau. Nombreux sont ceux qui, chez les chercheurs, les journalistes ou nos concitoyens, écrivent et parlent sans savoir, sans connaître. Les « sachants » qui travaillent avec sérieux sur ces questions devraient-ils rougir de mieux savoir ? Personnellement, je rougis surtout de ne pas savoir ou, de professer des erreurs. Et il y a beaucoup de choses que je ne maîtrise pas ou dont je parle encore sans assez savoir. Toutefois, je travaille à mieux faire savoir, avec mes amis de L’Observatoire, comme lorsque nous écrivons une tribune dans Le Monde intitulée « Nos élus ne cherchent pas systématiquement à s’enrichir ». A s’en tenir au titre, l’on pourrait penser que l’on défend « la caste » ; à la lecture, l’on pourra constater, qu’à l’appui de la technique, l’on s’en tient aux faits et rien qu’aux faits. 

 

Je puis vous dire, en tout cas, que mon approche ne se veut pas conservatrice. Sans l’ombre d’une hésitation, je fais partie de ceux qui estiment qu’il faut aller plus loin dans la transparence de la vie publique car il existe encore beaucoup trop de zones grises. Le titre de la tribune programmatique qui a présidé au lancement de L’Observatoire, ne disait pas autre chose : « Transparence de la vie publique : beaucoup reste à faire » (Libération du 31 mai 2018). C’est d’ailleurs amusant de constater que certains collègues ou amis me disent parfois : « tu vas trop loin avec ta transparence » lors même que d’autres me reprochent d’être sur la ligne de la « transparence tranquille »…

 

Alors, parce que j’essaie d’être mesuré, suis-je finalement un chien de garde du personnel politique ? Je le concède : je crois en la démocratie représentative et j’aime profondément la politique. Je figure parmi ceux qui veulent la réhabiliter. Or, si vous lisez ce que j’écris, vous pourrez constater que je défends toujours les fonctions et les institutions démocratiques et républicaines, avant les hommes qui les incarnent (Cf . ma tribune : « Finissons-en avec la République des conjoints » in Le Monde). Si vous me lisez, vous verrez qu’avec le temps, j’ai essayé d’être le plus factuel, le plus clinique possible dans l’appréhension des questions de transparence de la vie publique. Si vous me lisez, vous verrez que je suis loin d’être complaisant ou courtisan. Durant mon travail de thèse, j’ai saisi la CADA puis le tribunal administratif de Paris car le Gouvernement ne voulait pas me transmettre le budget de fonctionnement des cabinets ministériels. Récemment, avec les parlementaires Christine Pires-Beaune et Régis Juanico, nous n’avons rappelé au Premier ministre qu’il était de son devoir de réponde complètement aux questions écrites qui lui ont été posées (« Matignon : secret dépense ! », Libération du 18 juin 2019). De même venons-nous de rédiger une tribune qui paraîtra dans les prochains jours, qui s'intitule : « Pour un déontologue du Gouvernement ». Du reste, L’Observatoire a-t-il été en pointe des propositions pour rendre plus transparent le train de vie du Parlement et du Gouvernement consécutivement à l’affaire Rugy en publiant deux notes que vous trouverez sur notre site Internet. Qui a proposé autant de choses innovantes que nous ? Ou quand la transparence constructive se met au service de la transparence tranquille et inversement…

 

Après m’avoir lu, vous allez sans doute vous dire, cher Jean-Jacques, que je reste bien conceptuel et vous aurez probablement raison. De ce point de vue, vous avez une phrase superbe que je voudrais relire avec vous : « Si Matthieu Caron fréquentait les bars-PMU des cités et des villages, il n’écrirait pas que les individus se désintéressent de la politique. Les discussions politiques sont fréquentes, denses et sensée dans ces lieux autant qu’au Fouquet’s ». Mais d’où tenez-vous donc cette information sur ma non-fréquentation des PMU ? :). En êtes-vous si sûr ? :) Et si j’étais un intellectuel qui venait de nulle part et d’ailleurs…

 

Si vous me lisez jusqu'au bout, vous verrez que je fais confiance au peuple et que j’ai les pieds bien dans le sol quand je propose par exemple le recours à la démocratie directe en matière de fixation de la rémunération de nos élus (Cf. Cinq propositions pour rendre plus transparente la rémunération de nos élus, in Huffington Post).

 

Comme vous l’avez conceptualisé avec élégance : « Penser le complexe c’est penser le noir en même temps que le blanc, la chose en même temps que son contraire, le tout en même temps que le singulier, en somme c’est disséquer la situation puis rassembler les épars et envisager une sorte d’égrégore des éléments ».

 

Tout comme vous Jean-Jacques, je suis noir et blanc. Comme le peuple, comme l’élite, comme François de Rugy. C’est juste ce que voulait exprimer ma tribune ; cette idée que nous ne sommes que des hommes.

 

J’aurais aimé répondre à chacune de vos interrogations subtiles mais le temps me manque. Nous aurons, je l'espère, d’autres occasions.

 

Merci pour ce bon billet au parfum de démocratie Jean-Jacques.

 

Au plaisir de vous rencontrer.  

 

Bien respectueusement,

 

Matthieu

 

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