Jean-Jacques LATOUILLE
chercheur indépendant, écrivain, inspecteur de l'Education nationale honoraire, ancien chargé de cours à l'Université de Poitiers
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Billet de blog 9 oct. 2021

Macron est-il à l’origine de la mort politique de François Fillon ? (1)

Ce texte est extrait de Emmanuel, les Autres et les grenouilles Regard d’un quidam sur l’Affaire Fillon paru aux éditions Iggybook Le livre qui existe en format epub téléchargeable directement sur le site http://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/emmanuel-les-autres-et-les-grenouilles/ Et en format papier, peut être acheté auprès d’un libraire.

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La première note fut posée par le journal Le Canard Enchaîné qui publia le premier article « Les 600 000 euros gagnés par Pénélope qui empoisonnent Fillon », le 25 janvier 2017, puis qui donna le tempo. Isabelle Barré, journaliste au Canard Enchaîné, qui est à l’origine de ce qui devient l’Affaire Fillon expliquait à Patrice Drouelle dans l’émission La Veste[1] (France Inter) comment elle et ses collègues avaient procédé pour traiter cette affaire : « On a fait avec F. Fillon ce qu’on fait avec tous les candidats aux présidentielles, on reprend un peu tout depuis le début, on a fouillé des aspects de sa vie qu’on n’aurait peut-être pas encore bien regardés, on s’est intéressé à son patrimoine, à son activité de consultant, et on est parti d’éléments qui n’existaient au moment où il était à Matignon comme sa déclaration de patrimoine et à partir de là on a tiré plusieurs fils notamment le fil concernant Pénélope puisqu’il devait déclarer les emplois de son épouse et on a vu qu’elle travaillait pour la Revue des Deux Mondes, ce qui nous a surpris puisqu’on pensait comme tout le monde qu’elle était mère au foyer… on s’est dit que Pénélope était un personnage qu’on avait assez peu étudié jusque-là… ». Si on comprend bien les propos de la journaliste on peut accepter comme étant vraie cette démarche d’investigation journalistique, mais on a plus de difficulté pour acquiescer à la réponse qu’Isabelle Barré fait à Patrice Drouelle lorsqu’il lui demande : « Est‑ce que vous avez fait le même travail pour tous les candidats ? » : « Oui c’est une tradition. » Chacun a pu observer que François Fillon a bénéficié d’un régime particulier alors que les autres candidats étaient laissés de côté, par le Canard Enchaîné comme par les autres médias notamment audio‑visuels, seul Médiapart a rappelé l’enquête publiée sur son site en 2014[2] concernant l’emploi par les parlementaires d’un membre de leur famille comme assistant parlementaire. Une fois encore, qui a réellement enquêté sur le financement de la campagne électorale des différents candidats notamment celle d’Emmanuel Macron ? On ne peut que constater aujourd’hui l’état d’enfouissement, par la justice et le silence de la presse, de l’affaire de la réception à Las Vegas dans laquelle sont impliquées l’Agence Havas et Muriel Pénicaud[3] qui fut ministre d’un des gouvernements d’Emmanuel Macron. Quand certains journaux dits alternatifs ont, par exemple, pointé le rôle de Gérard Collomb et de son ami organisateur d’évènements qui concédait des prix anormalement « amicaux » lorsqu’Emmanuel Macron louait une salle pour ses meetings, la presse (la grande presse) se satisfaisait de quelques déclarations de procureurs et de classements sans suite, mais point d’investigation alors qu’il y avait matière. Faut-il voir là la manifestation d’une presse servile ou le résultat de la stratégie de conquête d’un individu particulièrement narcissique ?

 Pour que les journalistes parlent d’un sujet il leur faut deux éléments : leur volonté d’inscrire ce sujet à l’agenda médiatique, et des informations fournies par des informateurs. Les informateurs agissent soit en livrant l’information soit en permettant l’accès à l’information. Il n’y a aucun doute quant à la volonté des journalistes d’inscrire l’Affaire Fillon à l’agenda médiatique, d’autant mieux qu’il était le candidat inattendu. Emmanuel Macron lui aussi était un candidat inattendu, toutefois la lecture des commentaires de l’époque montre que la plupart des politologues et des journalistes ne croyait pas à une victoire d’Emanuel Macron comme l’énonce bien les auteurs de “L’entreprise Macron”[4] : « Comme la plupart des commentateurs, journalistes, acteurs politiques, etc., les politistes, dans leur grande majorité sans doute, n’ont longtemps pas cru possible la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017. Ces paroles de politistes, glanées dans les couloirs des universités ou ces propos que nous avons nous mêmes tenus sur des scènes plus ou moins académiques, en disent long sur la légèreté avec laquelle cette hypothèse a été considérée [...] Jusqu’à janvier 2017 et ladite “affaire Fillon” qui a bouleversé la donne d’une campagne déjà imprévisible (pour la première fois sous la Cinquième République, le président sortant ne se représentait pas), l’incrédulité est de mise. Rien, en apparence, ne semble déjouer le scénario d’une alternance gauche droite devenue quasi automatique et que laisse d’ailleurs augurer le succès considérable de la primaire de droite (quatre millions de participants au second tour). » Dans un tel contexte, encore plus que dans un temps « normal » à quoi bon s’appesantir sur les candidats habituels quasi traditionnels : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, quant aux autres candidats leurs chances de réussites étaient si faibles qu’ils ne présentaient qu’un piètre intérêt médiatique.  François Fillon, candidat lui aussi inattendu, vainqueur d’Alain Juppé et de Nicolas Sarkosy, qui se présentait comme un « Monsieur propre » de la politique, un chevalier blanc qui allait sauver la France, François Fillon était un sujet ou un objet médiatique idéal, quasi archétypique. Les journalistes l’inscrivirent à l’agenda médiatique. Mais un grand flou demeure quant à l’origine des informations qui ont permis la mise en feuilleton de l’Affaire Fillon et surtout l’incertitude est grande quant à la méthode pour obtenir ces informations puis pour les analyser, en outre d’où venaient ces informations. Patrice Drouelle interroge Isabelle Barré à ce sujet : « Comment ces informations ont pu être sorties vérifiées … quelle était la méthode ? » La journaliste se contenta de rappeler que l'investigation avait suivi une démarche habituelle qui consiste à dérouler la situation comme on le ferait d’une pelote de laine et de tirer chaque fil. Qui étaient les fils et d’où venaient-ils ? Isabelle Barré rappelle la règle qui veut qu’un journaliste ne divulgue pas ses sources.

 Comme en voyant un tableau dans un musée nous savons qui a peint l’œuvre, nous connaissons la toile mais nous ignorons qui a fabriqué la peinture. Pour l’Affaire Fillon nous pourrions nous demander qui a fabriqué les informations ? Nous connaissons l’artiste : le journaliste. On voit bien que la toile, celle sur laquelle les journalistes vont peindre c’est la scène politique habituelle. Mais la peinture ‑la matière et le substrat informatifs‑ ne se discerne pas à première vue, elle s’est constitué, dans le secret des salons et des réceptions, que par un ensemble de renseignements récupérés dans les écuries de la République et dans celles du « Microcosme » comme l’appelait Raymond Barre que Pierre Bourdieu[5] évoquait ainsi : « Parler de champ politique, c’est dire que le champ politique (et pour une fois je citerai Raymond Barre) est un microcosme, c’est-à-dire un petit monde social relativement autonome à l’intérieur du grand monde social ». Si le monde de la politique constitue un microcosme, celui des journalistes aussi et on est à même de constater une ample zone de recoupement de ces deux microcosmes, à tel point que les sociologues en arrivent aujourd’hui à décrire un microcosme politico‑journalistique avec ses caractéristiques propres. À moins que, comme Pierre Bourdieu, on considère que les journalistes plus particulièrement ceux dits « politiques » sont eux‑mêmes membres du « microcosme » : « La dépossession corrélative de la concentration des moyens de production des instruments de production de discours ou d’actes socialement reconnus comme politiques n’a cessé de s’accroître à mesure que le champ de production idéologique gagnait en autonomie avec l’apparition des grandes bureaucraties politiques de professionnels à plein temps et avec l’apparition d’institutions (comme, en France, l’Institut des sciences politiques et l’École nationale d’administration) chargées de sélectionner et de former les producteurs professionnels de schèmes de pensée et d’expression du monde social, hommes politiques, journalistes politiques, hauts fonctionnaires, etc., en même temps que de codifier les règles du fonctionnement du champ de production idéologique et le corpus de savoirs et de savoir-faire indispensables pour s’y conformer. » Comme le rappelle Erik Neveu[6] la profession est passée « d’une population de journalistes d’origine plutôt populaire, liée biographiquement au mouvement syndical, à une génération de diplômés de Science Po plus familiers des hauts fonctionnaires ». Les journalistes ont aussi une fréquentation assidue des espaces policiers et judiciaires, ils campent dans les palais de justice et dans les commissariats comme dans les annexes des ministères. Roger Colombani[7], ancien grand reporter, décrit bien cette pratique : « Je me trouvais ce jour‑là au ministère de l’intérieur dans la partie « moderne » de la rue des Saussaies réservées à la police. […] Sur le palier du troisième étage, je rencontrai […] un commissaire que je connaissais les suivait, je l’arrêtais au passage : - Pourquoi tout ce remue-ménage ? demandais-je, […] - On vient d’alerter le directeur général qui en a informé le ministre, mais ne parlez de rien pour l’instant ». Donc, pour faire simple et rapide, les journalistes n’ont aucune difficulté pour trouver matière à « information » auprès des autres membres du microcosme. Comme les policiers ont des « indics » les journalistes ont les leurs ; les cocktails et les cérémonies sont autant d’occasions de rencontres et d’échanges d’informations. On se rappellera, par exemple, les dîners de François de Rugy, alors président de l’Assemblée nationale, et de son épouse, journaliste, auxquels assistaient des stars du show-business mais surtout des stars du « journalisme » tel l’éditorialiste Jean-Michel Aphatie. Cette proximité ne devrait pas empêcher un vrai travail d’investigation et une confrontation des sources permettant ainsi un compte rendu de la vie politique sinon objectif du moins le plus exhaustif possible. Là ne semble pas être la méthode des journalistes comme l’indique l’association ACRIMED[8] : « Comme nous l’écrivions en plein mouvement des gilets jaunes, “plusieurs éléments entrent en compte pour expliquer la prégnance de cette forme de journalisme [...]. Le premier concerne la proximité et la dépendance des journalistes vis à vis de leurs sources policières. Le second concerne une certaine conception du journalisme comme partie prenante du maintien de l’ordre social.” » 

 C’est donc dans ce maelström qu’est née et que s’est développée l’attaque contre François Fillon. Dans quelle mesure Emmanuel Macron, s’il n’en fut pas l’instigateur ni le stratège, fut-il informé des délations vraisemblablement mises en œuvre par son entourage comme par d’autres politiciens peu scrupuleux ? E. Macron aurait-il pu être écarté de la distribution généreuse d’informations nocives pour François Fillon ou épargné par un entourage actif en matière de communication ? Il convient donc de s’interroger sur ces politiciens et sur l’entourage d’Emmanuel Macron comme autant d’informateurs possibles des journalistes.

[1] https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles

[2] Mathilde Mathieu, L'Assemblée a rémunéré 52 épouses, 28 fils et 32 filles de députés en 2014, Médiapart, 27 juillet 2014 https://www.mediapart.fr/journal/france/270714/lassemblee-remunere-52-epouses-28-fils-et-32-filles-de-deputes-en-2014

[3] Source Wikipédia consultée le 20/04/2021 : Muriel Pénicaud est une dirigeante d’entreprise, haute fonctionnaire et femme politique française.

À partir de 2002, elle occupe des postes de direction au sein de grandes entreprises : directrice générale adjointe de Dassault Systèmes (2002-2008) puis directrice générale des ressources humaines du groupe Danone (2008-2014). En 2014, elle participe à la création de Business France, dont elle est directrice générale jusqu'en 2017. Parallèlement à ces activités, elle siège dans différents conseils d'administration d'entreprises (Orange, la SNCF et Aéroports de Paris), associations et fondations.

Ministre du Travail de mai 2017 à juillet 2020 dans les gouvernements Philippe I et II, elle est remplacée dans le gouvernement Castex par Élisabeth Borne. En septembre 2020, elle est nommée ambassadrice, représentante permanente de la France auprès de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

[4] Beranrd Dolez et coll., L’entreprise Macron, Presses Universitaires de Grenoble, 2019.

[5] Pierre Bourdieu, Propos sur le champ politique, PUL, 2000.

[6] Erik Neveu, Le pouvoir des médias, in Les grands enjeux du monde contemporains, Sciences humaines, 2017.

[7] Roger Colombani, La vérité piégée, les carnets d’un grand reporter, Calman-Lévy, 1979, cité par M. Lecerf, op cit.

[8] Médiacritiques, Le Parisien coiffe le képi dans les quartiers populaires, n° 35, avril-septembre 2020.

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