CoViD-19 – 8 la quadrature du cercle

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L’art du gouvernement est un art difficile, bien peu y réussissent vraiment, et ceux dont on peut dire qu’ils auraient rencontré le succès n’ont eu qu’une réussite partielle. Gérer une crise expose à plus d’insatisfaction tant il est impossible de maîtriser la totalité des paramètres. L’art de gouverner se réduit à faire des choix parmi des solutions possibles et à faire le moins de mécontents possible. C’est, semble-t-il, dans cette stratégie que se situe la gouvernance d’Emmanuel Macron et de son gouvernement vis-à-vis de l’épidémie de la Covid-19.

 

Le gouvernement agit pour préserver les intérêts d’une majorité des Français, toutefois, mais cela relève d’une autre analyse, il le fait avec des grandes maladresses dans sa communication ce qui entraîne beaucoup d’incompréhension. Par exemple, le Premier ministre, dans sa conférence de presse du 12 novembre, a évoqué un léger infléchissement des cas de contamination alors qu’il annonçait le maintien du confinement ; il aurait été mieux qu’il parlât d’un fléchissement insuffisant de la courbe des contaminations qui ne permet pas de modifier les consignes sanitaires. Un discours direct qui n’évoque qu’un sens a bien plus d’efficacité que des oppositions qui peuvent apparaître comme paradoxales.

 

Ainsi, un tel cadre discursif dans une société où l’individualisme l’emporte sur la communauté n’est pas de nature à rassembler autour de la stratégie mise en place par le gouvernement. Dans un tel contexte, comme dit l’adage populaire, chacun ne voit midi qu’à sa porte. Les petits commerçants ne comprennent pas que les Grandes Surfaces ne soient pas fermées, les restaurateurs et les débits de boissons s’insurgent contre leur fermeture, le monde de la culture voudrait nous convaincre que le cinéma, les livres et le théâtre seraient des produits essentiels pour la vie, les catholiques (les musulmans font profil bas en ce moment) manifestent pour pouvoir se réunir dans les églises comme si Dieu n’était pas partout et surtout en eux… On ne sait plus si les gens ne comprennent pas ou s’ils ne veulent pas comprendre, sans doute un peu des deux.

 

Ils ne comprennent pas que le problème de fond c’est d’une part la circulation du virus qu’il faut limiter, et d’autre part l’engorgement des hôpitaux qu’il faut éviter. Éviter que les hôpitaux ne soient plus en mesure de recevoir des malades de la Covid ou d’autres atteintes ne repose, à l’instant T, que sur la diminution voire, dans l’idéal, dans l’absence de contamination, donc de circulation du virus. Pour y arriver, dans l’état actuel des moyens thérapeutiques, le gouvernement ne peut utiliser que la prévention c’est-à-dire la restriction de la circulation et des rencontres des personnes. La Suède avait tenté une autre méthode dite de l’immunité naturelle où on laisse les gens s’infecter et où on accepte la mort dans l’espoir que cette immunité permettra de mettre un coup d’arrêt à l’épidémie ; ça a été un échec. Les pays où l’épidémie ne prend pas l’aspect d’une deuxième vague, sans qu’on puisse dire qu’elle est éradiquée sauf peut-être en Thaïlande, sont les pays d’Asie où des mesures de confinement, de testing indissociable d’une mise en quarantaine, et de suivi des malades ont été mises en œuvre au printemps 2020 et où seul le confinement a été allégé à partir du mois de juin. Pour réussir à juguler une épidémie il faut isoler les gens, empêcher les rencontres qu’il s’agisse de rassemblements ou de fêtes de famille.

 

Là, le gouvernement est face à la quadrature du cercle : confiner totalement le pays, donc arrêter toute activité économique, ou laisser faire comme à l’ordinaire mais on a vu ce que cela donne en Suède, ou troisième solution laisse seulement une partie de « l’économie » fonctionner. Le gouvernement a choisi cette troisième solution ; au lieu de le blâmer essayons de l’aider malgré les maladresses de communication et les approximations de gestion de la crise. Comprenons ce qu’est un commerce « essentiel » et acceptons que seuls soient ouverts les magasins d’alimentation car, contrairement aux pays asiatiques, nous ne sommes pas capables de mettre en place une distribution alimentaire qui permettrait un confinement total. Les réticences sont de deux ordres ; qui accepterait sans se révolter d’être confinés et qu’on lui livre au bas de l’immeuble sa nourriture, et les gouvernants français ne conçoivent pas de mobiliser l’armée en dehors des périodes de guerre ou de conflit, c’est ainsi qu’il n’a fallu que deux jours à Emmanuel Macron pour envoyer deux navires et des soldats au Liban pourtant hors situation de guerre, mais plus d’un mois pour envoyer des navires vers les départements d’outre‑mer et pour mobiliser une unité médicale des armées. Alors, il faut laisser les commerces alimentaires ouverts. Mais les Grandes Surfaces offrent bien d’autres choses que des produits alimentaires d’où la révolte des petits commerçants « non essentiels » Révolte légitime car il y avait là une absence criante d’équité. Laisser les commerces ouverts même en réduisant leur fréquentation par des prises de rendez‑vous, c’est prendre le risque d’augmenter la circulation des gens dans les transports en commun et dans les rues donc de voir le virus se propager et l’épidémie se renforcer ou pour le moins ne pas s’éteindre avant longtemps.

 

Par contre la révolte des restaurateurs, des tenanciers de débits de boissons, des lieux et commerces de la culture est moins acceptable même si elle est compréhensible car leur fermeture va entraîner des faillites et du chômage. Ces lieux sont, de nombreuses études le montrent, des foyers de contamination extrêmement actifs, le gouvernement ne peut donc pas autoriser leur ouverture sauf à prendre le risque d’une nouvelle explosion de l’épidémie comme cela s’est produit en raison d’un déconfinement mal pensé et organisé de façon déplorable. Les efforts des professionnels ne sont pas en cause, même si on a pu relever parfois du laxisme, mais l’attitude des clients a été déplorable ; combien de cinéma où les spectateurs enlevaient leur masque dans la salle, de débits de boissons notamment le soir après 21h où les distances physiques n’étaient pas respectées et les masques dans les poches, quant aux restaurants il faut bien ôter son masque pour manger. Les restaurants sont dans la même situation qu’une famille de six personnes qui se réunit avec parmi elle un cas de Covid, les convives sains ont une chance sur 10 d’attraper la Covid et le nombre de chance augmente proportionnellement au nombre de convives et au nombre malades.

 

Pourquoi laisser les écoles ouvertes et les transports en commun fonctionner ? Si les enfants ne vont pas à l’école les parents (au moins un sur les deux) sont contraints de rester à la maison, et sans transports en commun les gens ne peuvent plus aller au travail. Concernant les écoles on mise sur le très faible taux de contamination des enfants mais on vient de reconnaître que la situation n’est pas la même pour les adolescents, donc le ministre a modifié l’organisation des lycées après qu’il a dès le début du reconfinement fermé les universités. On essaie de réduire l’usage des transports en commun par l’intensification du télétravail. Ces efforts pour maintenir un minimum d’activité économique risqueraient de buter sur une augmentation des contaminations qui outre les hospitalisations notamment en réanimation provoquent de très nombreux arrêts maladie qui ralentissent l’activité économique et grèvent le budget de la Sécurité sociale. Confiner tout le monde c’est mettre à l’arrêt l’économie mais laisser les gens aller travailler c’est permettre au virus de circuler. Toutefois pourrait-on financer le système de santé sans les apports de l’économie productive et marchande ?

 

Les mesures de restriction sont une entrave aux libertés individuelles, tout le monde sera d’accord. Quelle liberté reste‑t‑il à celui qui après 3 semaines de réanimation meurt ou reste invalide pour le restant de sa vie ? Certains économistes et philosophes, pour des raisons différentes mais congruentes, voudraient séparer les « vieux » et les « jeunes », confinant les premiers qui sont au bout d’une vie et qui ne rapportent pas grand-chose à l’économie. La démonstration peut s’entendre même si elle est très discutable sur le plan éthique et si elle conduira pour les « vieux » qui survivraient à une honte de vivre. Mais sur le plan pratique une telle option ne permettrait au mieux que d’alléger un peu les services hospitaliers : en novembre 2020 ce sont 40 % des lits de réanimation qui sont occupés par des personnes de moins de 60 ans, et ne ferait pas diminuer le nombre de malades et d’arrêts maladie. Soyons cyniques, le confinement total des « vieux » permettrait de les orienter vers un syndrome de glissement, la dépression et une mort accélérée, d’où des économies considérables pour le système de santé et de surcroît la mise à disposition de personnel soignant ainsi disponible.

 

La société mourra de la Covid ou sombrera dans la misère, pour certains en nombre important dans la pauvreté comme déjà dans les pays en développement. Rompre avec cette quadrature du cercle ne peut se faire que par le sacrifice provisoire de certaines libertés, en acceptant de revoir nos modes de vie, en nous retroussant les manches pour inventer une nouvelle organisation sociale, économique et politique.

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