L'agribasching : et, alors !

J’avais envie de titrer ce billet « sauvons les agriculteurs », un peu dans la veine d’un précédent billet « sauvons nos policiers ». Les uns comme les autres se suicident ; les uns comme les autres sont, pour la majorité d’entre eux, victimes (consentantes) d’un système. Certains, dans leur commentaire au billet « sauvons nos policiers » suggéraient qu’ils démissionnent, on pourrait dire la même chose pour les agriculteurs, mais est-ce raisonnable ? Les choses sont plus complexes qu’un lien avec le métier et la rémunération qu’il procure.

 

Mais j’ai lu l’excellent article « les agriculteurs en ligne de mire » paru dans le numéro 458 de Le 7, un très bon hebdomadaire gratuit distribué dans le département de la Vienne, et j’ai entendu sur France Info ce matin le président de la FDSEA d’île de France. Alors mon sang n’a fait qu’un tour, mon cerveau s’est rempli de colère.

 

Dans Le7 on peut lire que le nouveau président de la chambre d’agriculture de la Nouvelle Aquitaine propose de « communiquer davantage vis-à-vis d’une population urbaine qui a moins de contact avec le monde agricole », en ça il emboîte le pas d’Emmanuel Macron : parler, toujours parler pour étouffer les problèmes sous un flot de paroles insipides. Qu’est-ce que ça veut dire de communiquer en direction « d’une population urbaine qui a moins de contact avec le monde agricole » alors que ceux qui vivent mal le problème des épandages de produits toxiques ce sont les habitants de la campagne. En fait Monsieur le président veut aller flatter les populations des villes, sans doute pour leur expliquer que sans les pesticides et autres herbicides l’agriculture ne pourrait plus les nourrir ? Il s’agit là d’une basse manœuvre si chère au gouvernement qui consiste à cliver des populations pour les opposer ; le président de la chambre d’agriculture espère sans doute voir des « bourgeois » venir taper sur le nez des « péquenots ». Le magazine nous dit que trois jeunes vendéens ont mis en ligne sur YouTube une vidéo pour « sensibiliser le grand public à la cause des agriculteurs » ; 200 000 vues, mais le journaliste ne dit pas ce qu’en ont pensé ceux qui ont vu cette vidéo. Peu importe car le problème n’est pas celui de la connaissance ou non de la vie professionnelle des agriculteurs, la majorité des Français la connaît peu ou prou. Le problème c’est celui du type (modèle économique et organisationnelle) d’agriculture et celui de l’utilisation des pesticides et des herbicides à proximité des habitations et même plus éloignée.

 

Le modèle d’agriculture ne peut plus être celui qui existe aujourd’hui où on donne du soja à manger aux vaches, de mon temps elles mangeaient de l’herbe, où comme on l’expliquait dans un reportage sur France2 on doit apprendre aux veaux séparés prématurément de leur mère à devenir des ruminants, où on cultive des étendues déraisonnables de maïs dont la plus grande quantité est exportée ou de colza pour faire du biocarburant au mépris de la consommation en eau. Alors le président de la chambre d’agriculture de Nouvelle Aquitaine déclare (n° 457 de Le 7) : « On ne se fera pas confisquer la gestion de l’eau par les écologistes. Nous travaillons le vivant, 80 à 90 % d’eau. On a besoin d’eau, on ne lâchera pas là-dessus ». Ouh ! Mais, Monsieur le président l’homme est lui aussi du vivant composé de 90 % d’eau, il a besoin d’eau, de nature, de rivière, d’étangs… vous avez confisqué l’eau des Marais Poitevins (pour ne cite qu’eux), vous avez confisqué notre eau, vous asséchez les nappes phréatiques à l’instar des canons à neige or cette eau n’est pas la vôtre. L’eau est un bien commun c’est donc aux assemblées locales de citoyens de décider de ce que l’on en fait. De mon temps il n’y avait pas d’agriculteurs, il y avait des paysans qui vivaient en osmose avec la nature.

 

Sur l’usage des pesticides et autres herbicides, de ces daubes qui nous empoisonnent, si on peut contester les études de l’OMS et d’autres scientifiques sur leur toxicité on peut aussi contester celles qui modèrent les premières, et remarquons au passage qu’aucune étude aujourd’hui vient dire que ces produits sont inoffensifs. Nous citoyens nous pouvons mettre en doute l’honnêteté des « experts » des organismes français qui nous avaient expliqué que le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière franco-suisse ou qui ont oublié de nous avertir des méfaits du Médiator. Bref, laissons de côté cette controverse qui bien qu’essentielle n’est pas le principal problème de mon propos d’aujourd’hui. Ce qui pose problème c’est la prise de position des autorités agricoles et notamment de la FNSEA qui par la voix du président de la FDSEA d’Île de France vient nous expliquer que puisque les produits ne sont pas interdits on peut librement les utiliser. Juriste je dirai qu’il a raison, mais est-ce un problème de droit qui est posé ou un problème de précaution ? Transposons ces propos au fusil de chasse, puisque celui-ci n’est pas interdit on pourrait l’utiliser donc tuer tout ce qui bouge : Monsieur le président les « accidents de chasse » ne sont pas autorisés. Pareillement lorsque ce président nous dit que les maires qui ont pris des arrêtés illégaux (il insiste sur « illégaux ») pour situer la limite d’épandage à 150 m des habitations, sont des « irresponsables », en quoi est-ce irresponsable face à un doute que de prendre des précautions ? Ça s’appelle, en droit, le principe de précaution. D’ailleurs Monsieur le président de la FDSEA aura relevé que le président de la République n’a pas contesté le bien-fondé de la décision du Maire de Langouët, il n’a critiqué que le caractère réglementaire de l’arrêté ce qui a été confirmé par le tribunal administratif de Rennes.

 

Si l’agriculture (celle financière) française ne se réforme pas, si l’État ne prend pas des mesures pour préserver notre santé, alors retournons-nous vers les tribunaux comme les Américains ont su le faire, et allons manifester pacifiquement devant les fermes, dans les champs, devant les réserves d’eau… les agriculteurs oseront-ils sortir les fusils contre nous et nos enfants ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.