Notre‑Dame, la cathédrale de la discorde

« La passion trop souvent ferme les yeux aux hommes », Lucrèce. « La vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect », Thomas d’Aquin.

Affectivement l’incendie de Notre Dame de Paris ne m'affecte pas. Je ne suis pas Parisien, je n’ai pas vécu à Paris, je n’ai visité la cathédrale que deux fois et je ne l’ai jamais trouvée particulièrement belle. Mais elle a une double histoire : la sienne propre, et celle qui la relie au pays par les quelques évènements que la royauté, l’empire puis la République, même laïque, y ont produits.

Affectivement j’ai été beaucoup plus affecté par la destruction de l’hôpital du 19ème siècle dans ma petite ville d’origine. Une ville où j’ai passé mon enfance, mon adolescence puis 25 ans de ma vie d’adulte, une ville dans laquelle je fus archiviste et dont j’ai écrit l’histoire.

L’histoire et les vieilles pierres m’ont toujours intéressé, j’ai été historien local, membre d’associations d’histoire locale, membre de la commission des sites et paysages à la Préfecture de l’Isère. Ceci pour dire qu’il faut séparer la démarche intellectuelle rationnelle de celle qui ne serait qu’une réaction émotionnelle liée à l’affectivité.

J’aimais cet hôpital dont je connaissais l’histoire comme si je l’avais vécue, pour autant je reconnaissais son peu de valeur architecturale. Sans doute l’architecte du nouvel hôpital aurait-il pu, comme cela s’est fait en d’autres lieux, conserver une partie de la vieille façade et l’inclure dans la nouvelle. Le choc passé, les larmes séchées, la vie reprend, toutefois teintée de rancœur.

Je n’ai jamais soutenu qu’il faudrait tout conserver. Des choix sont nécessaires. La reconstruction de Notre Dame de Paris entre dans ces choix indispensables. La question de la reconstruction ne se pose pas, elle est indispensable à l’image de la ville, moins du pays mais en France le pays se limite trop souvent à Paris ; comme on dit, dans les médias notamment, il y a Paris et « les territoires » ; les territoires ce sont ces terres lointaines dont la fréquentation s’apparente aux expéditions des siècles passés.

Il faut donc accepter que l’incendie de Notre Dame ne fasse pas pleurer tous les Français et dire qu’autour de cet incendie s’est créé un grand moment d’union nationale n’est qu’une billevesée d’intello-bobo, un conte du microcosme parisien. Pour autant peu de gens remettent en cause cette reconstruction, mais il faut être conscient que pour la plupart des français la chose leur est indifférente ; il suffit pour s’en convaincre d’aller au bar du coin dans les « cités » (comme on dit), dans les villages. Quant à l’intérêt qu’on pourrait porter à Notre Dame dans les autres pays, cessons de restreindre nos regards aux propos de quelques intellectuels et à ceux des touristes ; je questionnais un ami africain venu nous rendre visite durant le web-end pascal, connaissant bien Paris la nouvelle de l'incendie, permettez-moi l’expression, l’a attristé mais sans plus. Pas besoin d’être savant pour savoir que la très grande majorité des habitants d’autres pays non seulement n’est pas émue par cet incendie mais ne connaissait même par l’existence de la cathédrale. Croire le contraire c'est restreindre le monde, dans un mouvement d’ethnocentrisme parisien narcissique, à notre minuscule sphère culturo‑identitaire et continuer à faire vivre l’idée désuète que notre culture européenne serait universelle.

Quelle exagération et quelle tromperie donc de dire que le monde entier a été attristé par l’incendie de Notre Dame de Paris. Nous pouvons même avancer que sans la comédie musicale éponyme la cathédrale serait demeurée dans un anonymat encore plus profond. L’incendie de la cathédrale Notre Dame est un drame par rapport au patrimoine architectural et religieux de la France, il est un drame pour l’image de Paris donc pour l’industrie du tourisme, il est un drame pour une petite partie de la population française et une infime partie de la population mondiale pour des raisons religieuses, affectives ou intellectuelles liées à la vie ou à la culture de chacun. Mais, l’incendie de la cathédrale nationale n’est pas un drame national et la France n’a pas perdu un symbole national et encore moins républicain. Pour autant personne, ou de très rares exceptions, n’est opposé à la reconstruction de l’église ni même choqué que cela puisse être au regard de l’importance patrimonial de l’édifice.

Ce qui a pu choquer ce n’est même pas les sommes d’argent annoncées comme dons. Ce qui a choqué c’est la rapidité des réactions des riches donateurs et surtout la façon dont Macron s’est emparé de cet incendie.

Cette émotion‑là a été, parfois maladroitement, exprimée par des gens qui galèrent pour finir leur fin de mois, par des associations caritatives qui ont vu les dons baisser de façon importante. Comment ne pas être dans l’émotion quand des donateurs sont capables de donner près d’un milliard d’euros en 48 heures alors que quand il s’agit d’aider les gens on parle de « pognon de dingue ».

Ah ! mais Monsieur Bern nous explique qu’il ne faut pas comparer les vieilles pierres aux hommes. Mon Dieu quel bon sens ! Mais qui l’a fait ? Lui, et il est de son droit absolu de préférer les pierres aux gens, après on verra qui fait le mieux fonctionner les usines ou labourer les champs. Les gens ont simplement dit qu’on trouve rapidement de l’argent pour rebâtir cette église alors qu’on n’arrive pas à en trouver pour aider les gens. Ils disent qu’ils auraient apprécié que Total mît plus de vigueur à indemniser les victimes de pollutions dont l’entreprise est responsable, que Macron débloque plus rapidement des aides pour reconstruire les villages dévastés par les inondations dans le sud du pays ; allez donc raconter aux habitants des caraïbes qu’ils doivent encore attendre parce que le gouvernement « met le paquet » pour reconstruire Notre Dame de Paris.

Est-ce de la polémique ? Non, ce sont des remarques, des critiques. Mais, acceptons le terme de polémique car la polémique c’est une discussion, un débat, une controverse qui se font dans la passion parfois la violence, où s’expriment des opinions contraires. Certains propos laissaient suinter de la violence au-delà de la légitime passion, ils ne sont devenus une polémique qu’à partir du moment où on a répondu à ces remarques. Le problème qui se pose ce n’est pas la polémique en elle‑même mais ce sont les conditions d’émergence de la polémique. Camus[1] (Actuelles I, 1948, p.258) écrivait : « Aujourd’hui le dialogue, essentiel à la vie, n’est plus possible. Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique. Le 20ème siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte […] Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations. » Attention, ne touchez pas aux nantis, de la finance, de la culture, des médias ou du star‑système, ils mordent !

Si Monsieur Bern avait un tant soit peu écouté les gens il aurait évité des propos maladroits jusqu’à en être stupides et surtout vécus comme une véritable insulte pas ceux à qui ils étaient destinés. Il en est de même pour ce que disait Monsieur Roux de Bézieux dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin. Il expliquait avec beaucoup de justesse les mécanismes de financement de la conservation du patrimoine et du mécénat ; c’était une réponse conséquente et rationnelle aux critiques formulées par certains vis-à-vis de la déduction fiscale affectée aux dons. Quel était le besoin de dire que les critiques sont « minables » ? Que dire de son couplet sur ces « riches » qui donnent du travail… à la masse populaire qui n’aurait que le silence et la soumission comme culture (je n’ose pas écrire droits) ?

Là où il n’y avait des critiques, pour la plupart fondées comme l’exprime sobrement Frédéric Lenoir[2], les réactions des « dominants » ont créé de la polémique. Et ce n’est pas au patron du MEDEF, alors qu’il crée la polémique, de venir nous expliquer que nous sommes des abrutis et qu’il n’y a pas de polémique à avoir.

Effectivement il n’y a pas de polémique à avoir mais qu’ils entendent « ces beaux messieurs » que la préoccupation de beaucoup de gens, sans doute encore trop nombreux, c’est de pouvoir donner à manger correctement à leur enfant après le 15 du mois, alors pour eux Notre Dame de Paris n’est pas la préoccupation première. Pour autant ils ne sont pas hostiles à sa reconstruction, ils souhaitent simplement qu’on entende qu’ils peuvent avoir faim de nourritures simplement terrestres. Ils disent, au milieu des donateurs tonitruants, leur misère quotidienne. Là, la presse, une fois encore porte une énorme part de responsabilité dans le tumulte, elle est responsable du surdimensionnement de la situation et surtout de la publicité faite aux donateurs qui pour nombre d’entre eux ne demandaient rien, ils savent mettre en avant leur charité de façon plus discrète tout en étant efficace en termes de marketing.

Mais derrière la presse il y a toute l’œuvre de propagande d’un Président qui se rêve roi. Incapable de gérer une crise qui devient endémique, il saisit cet incendie, comme Hollande en son temps avec les attentats, pour masquer son incapacité et sans aucun doute son incompétence. Ce faisant il divise le pays.

Macron, dans une réforme vraisemblablement inutile de la loi de 1905, voudrait interdire l’usage de capitaux étrangers pour la construction des mosquées mais ici il accepte des capitaux étrangers pour la reconstruction d’une église. Il célèbre les pompiers professionnels (militaires de surcroît) qui ont fait leur travail avec courage et détermination mais sans prise de risque particulière, il en fait des héros, laissant dans l’ombre ceux qui, souvent volontaires c’est-à-dire pas professionnels, vont à l’assaut des flammes des incendies de forêts, qui sauvent des vies en montagne, les deux pompiers morts dans l’explosion de la rue de Trévise n’ont eu droit qu’à une hommage « ministériel »… On fait du tapage ministériel et médiatique sur les quelques suicides de policiers et de gendarmes mais parle-t-on de ceux des personnels des hôpitaux et de ceux des agriculteurs bien plus nombreux ? Alors que l’argent, l’émotion et l’action gouvernementale se concentrent sur les ruines de Notre Dame des centaines de monuments dont des églises et la vie des personnes ne trouvent pas un centime d’argent ni d’estime de la part des riches donateurs et du pouvoir étatique pour vivre, pour penser leurs plaies, en somme il y a ceux qui sont bons : les adorateurs de la cathédrale, les donateurs et ceux des pompiers qui étaient sur cet incendie, et les autres : les gueux à qui on ne reconnaît même pas le droit de s’exprimer, de dire leur douleur. C’est du Macron : « Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ».

Au-delà de pierres, n’en déplaise à Bern, il y a des femmes et des hommes, dont beaucoup n’ont aucune attache si ce n’est celle de leur soumission à l’histoire officielle du pays dans lequel ils vivent, qui peuvent se sentir délaissés dans ce tumulte médiatico‑politique. Je ne ferai pas ici un plaidoyer pour les théories du multiculturalisme, je rappellerai simplement qu’à donner une importance démesurée aux choses, à certaines choses, on crée les conditions du désordre puis de la révolte. La cathédrale Notre Dame, contrairement au discours de Macron, n’a pas valeur d’un symbole national unificateur, elle n’est qu’un lieu religieux où la République laïque a organisé, improprement par rapport à son essence et à ses principes, des évènements ; elle est un lieu important du patrimoine national mais elle ne peut pas être, du fait de l’essence qui fait la République, un symbole national.

Alors reconstruisons Notre-Dame dans le silence, dans l’abnégation qu’exige les grandes causes. Ne voyons pas des polémiques là où il n’y a que des cris de douleur. Profitons de ce moment non pas pour un rassemblement grégaire et émotionnel mais pour penser ensemble à un monde meilleur avant que, paraphrasant Jean d’Ormesson, Paris fasse de belles ruines[3].

Aujourd’hui certains ont des excuses à présenter à ceux qu’ils ont insultés, humiliés, l’argent doit venir vers les œuvres caritatives, on doit cesser le nombrilo-centrisme politico-intellectuel du microcosme parisien pour s’ouvrir à l’Autre et les médias doivent impérativement revoir leur éthique. Sinon l’incendie risque d’être celui de « notre drame » de Paris avec une surprise amère bien avant l’élection présidentielle de 2022.

 

[1] Amossy Ruth, « Chapitre 2. Qu’est-ce que la polémique ? Questions de définition », dans : Apologie de la polémique. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « L'Interrogation philosophique », 2014, p. 45-70. URL : https://www.cairn.info/apologie-de-la-polemique--9782130624400-page-45.htm

[2] Frédéric Lenoir, « Dans le contexte des « gilets jaunes, qui révèlent les profondes fractures sociales de notre pays, ce malaise est parfaitement compréhensible », Le Monde du 20 avril 2019.

[3] Jean d’Ormesson avait dit : « Paris fera de très belles ruines », il disait aussi « Le mal naît avec la pensée. Il prospère avec l'argent. »

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