Gilets Jaunes et Journalistes : de la défiance à la haine !

La défiance du public envers les médias est connue des spécialistes, le baromètre publié par le journal La Croix la confirme chaque année. Mais aujourd'hui cette défiance a pris corps à l'occasion du mouvement des Gilets Jaunes et s'est transformée en haine. Cette transformation s'explique-t-elle ?


Episode 2, 

Le mouvement des Gilets Jaunes semble avoir fait découvrir aux journalistes la défiance des gens envers la presse et envers eux. Surprenant, car cette défiance n’est pas née en novembre 2018, elle est concomitante à la naissance des journaux et l’importance de l’une a évolué en même temps que la croissance des autres. Plus le journalisme croissait plus la défiance augmentait allant rejoindre les chiffres de la défiance envers les politiciens jusqu’à ce mouvement des Gilets Jaunes où elle a atteint un point paroxystique : la défiance s’est transformée en haine ! Cette haine a pu être si intense que parfois elle a conduit à de la violence physique de la part de « Gilets Jaunes ».

Peut-on expliquer ce passage de la défiance à la haine ? Il est toujours hasardeux de vouloir expliquer un phénomène social qui, par essence, est complexe ; les causes et les raisons de l’émergence de cette haine sont multiples et variées mais il serait sot de se contenter de « l’effet foule » et de l’anonymat que crée la foule. J’oserai une hypothèse : la violence contre les journalistes répond à la violence symbolique exercée par les médias en tant qu’ils sont une structure sociale.

Sans faire ici l’exégèse de la violence rappelons cependant qu’elle est universelle et quotidienne, seules varient ses formes d’expression et l’intensité avec laquelle elle s’exprime. Les causes comme les manifestations de la violence sont autant sociales qu’individuelles, et l’anonymat que procure la foule ou les grandes villes favorise les passages à l’acte. Toutefois, contrairement à ce que l’on pense généralement la violence ne répond pas à un quelconque instinct : ici la tendance a été forte de laisser entendre qu’un faible niveau culturel serait à l’origine de la violence contre les journalistes, que n’a-t-on entendu et lu à propos du boxeur qui a frappé des gendarmes. Comme l’a montré Jean Stoetzel la violence a un sens et une fonction sociologiques. Ce sens et cette foncions sont bien présents dans le mouvement des Gilets Jaunes lorsque la violence s’exerce contre des édifices publics, des députés de la majorité et les policiers symboles de l’Etat plus que de la République. Ici les journalistes sont vraisemblablement, du fait de la façon de traiter cette information, considérés comme des suppôts des politiciens voire de l’Etat ; les violences contre les commerces et les automobiles sont peut-être à classer parmi les accidents collatéraux d’une violence ciblées contre l’Etat. Dans ce mouvement social les journalistes ne seraient ils pas les victimes émissaires dont la foule a besoin pour compenser l’absence de réponse de la part de l’Etat ? Si on veut bien considérer qu’effectivement les journalistes ont amplement concouru à faire connaître le mouvement des Gilets Jaunes ne peut-on pas envisager qu’il y aurait là quelque chose de l’ordre du « meurtre fondateur » qu’évoque René Girard ?

Là, il faut revenir sur la distinction entre les policiers et les journalistes. Les premiers sont attaqués par des Gilets Jaunes parce qu'ils représentent un Etat qui exerce avec une force toute particulière « la violence légitime et la violence symbolique de l’Etat » ; avec l'actuel gouvernement en la personne de ministre de l'Intérieur l'Etat est passé du « symbolique » au coercitif le plus drastique. Clairement, au dialogue le gouvernement a préféré la matraque. Bien sûr les journalistes ne peuvent pas être confondus avec l'Etat ni avec ces policiers, Même si parfois leurs propos apparaissent comme très favorables à E. Macron. S'il ne faut pas confondre journalistes et gouvernants, chacun ayant des fonctions et des rôles sociaux différents, il faut relever une caractéristique commune ou au moins voisine : les uns et les autres se regroupent dans ce que nous pouvons appeler les élites, je dirais volontiers l'Elite.

L'Elite est moins formée autour de savoirs et de culture que par la consécration sociale. Ce n'est pas d'où l'on vient ni les études que l’on a faites qu'il faut prendre en compte ici mais c'est ce que l'on est devenu et au sein de quel espace social on est actif qui créent l'appartenance à l'Elite et vous « consacre ». Ainsi, nous trouverons dans l'Elite les journalistes, les politiciens, les stars du show business ou du sport, toutes ces personnes qui prétendent savoir, savoir à la place des autres et qui s’autorisent à parler en expert de tout quel que soit leur niveau de connaissance réelle du sujet et qui organisent ainsi une doxa moyenne que certains ont pu qualifier de « médiocratie » ; ceux-là, ceux de l’Elite, savent mieux que moi qui je suis et ce dont j’ai besoin, ne vont-ils pas jusqu’à faire en sorte de créer mes besoins, ceux-là considèrent que parce qu’on travaille dans un abattoir on est illettré. C’est donc à partir de cette doxa que l'Elite s'autorise à parler, en expert et en savant, de l'Autre : l'Etranger, le Chômeur, le Sans domicile fixe, le Malade, le Pauvre… C’est dans ce cadre que l’on approuve des phrases assassines comme : il suffit de traverser la rue pour trouver du travail, ils feraient mieux de se déplacer pour trouver du boulot plutôt que de foutre le bordel... ça conduit à des propos comme ceux de Marie-Antoinette à qui on annonçait que le peuple était affamé : « s’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche ! ». Or l’Elite constitue un groupe social quasiment un corps social autour d’une expérience de vie particulière dans un double espace, géographique et social, singulier que le film d’Olivier Assayas « Doubles vies » raconte à la perfection. Dans cette expérience s'enracinent une forme particulière de pouvoir décrit par Pierre Bourdieu : « Le pouvoir exorbitant qu’exercent sur les sujets sociaux toutes les espèces de consécrations sociales, toutes les sanctions symboliques de l'importance qui permettent à l'homme, cet être sans raison d'être, de se sentir tant soit peu justifié d'exister. » Posséder une carte de presse vous consacre journaliste, fait-elle de vous un être d'exception qui peut parler de tout et de chacun à sa guise en étant exonéré de supporter les conséquences de ses propos ? Quoiqu'on réponde à cette question, est-ce la bonne question ?

Il me semble que la bonne question n'est pas d'ordre moral, elle n'est pas celle entre un bien et un mal difficile à circonscrire, Elle n'est pas d'ordre déontologique et peut-être même pas d'ordre éthique. La question pertinente et celle de l'espace social constitué par le journalisme surtout à l'époque de la télévision renforcée par les chaînes d'information en boucle. Ne peut on concevoir comme Pierre Bourdieu le faisait dans « La misère du monde » que « Du fait que l'espace social se trouve inscrit à la fois dans les structures spatiales et dans les structures mentales qui sont pour une part le produit de l'incorporation de ces structures, l'espace est un lieu où le pouvoir s'affirme et s'exerce, et sans doute sous la forme la plus subtile, celle de la violence symbolique comme violence inaperçue » ? La télévision et plus particulièrement les chaînes en boucle sont bien des structures spatiales à l'identique des espaces architecturaux évoqués par Bourdieu dans la mesure où elles créent des contraintes d'organisation du temps, du discours, des relations interpersonnelles particulières et génèrent des structures mentales singulières. Il faut aujourd'hui, sur ces chaines, parler succinctement, la question est plus importante que la réponse aussi les journalistes ne laissent ils jamais leur interlocuteur terminer sa démonstration (récemment j'aurais aimé entendre complètement les propos d'Alain Minc BFMTV mais Ruth Elkrief l’interrompait souvent, avant même qu'il ait terminé sa phrase. Que dire de la façon de faire de Jean-Jacques Bourdin ?) ; c’est à croire que ces journalistes sont rémunérés suivant le nombre de mots qu’ils prononcent comme jadis ils étaient payés à la ligne ou au mot écrits, et surtout de nos jours il faut faire « théâtral ». Alors les journalistes ont mis en avant les violences qui procurent plus d’images et prennent ainsi le pas sur l’analyse sociologique des raisons du mouvement des Gilets Jaunes cela concomitamment à la volonté à peine masquée du gouvernement de jouer la carte du discrédit en plus de celle de la force policière et judiciaire. En outre on a beaucoup montré la violence sur les Champs Elysées stigmatisant ainsi un mouvement qui voudrait détruire le pays en saccageant les symboles de la société de consommation. Ajoutons, dans ce contexte, qu’en donnant une place extraordinairement grande en termes de temps de parole aux syndicats de policiers et aux experts en sécurité au détriment des explications sociologiques du mouvement des Gilets Jaunes les journalistes ont laissé croire qu'ils ne voyaient chez les Gilets Jaunes qu’un groupe de casseurs violents, irréfléchis et irresponsables et, sans doute, peu intelligents. La violence symbolique durement ressentie par les Gilets Jaunes fut forte, tellement forte qu’elle devait trouver un exutoire. La « parole » aurait pu être cela mais elle fut l’occasion de mettre en œuvre la moquerie. L’observation des émissions où furent invités des Gilets Jaunes montrait que ces émissions tournaient le plus souvent à un jeu de massacre : fallait-il tourner en dérision ces personnes pas habituées aux plateaux de télévision et qui n’ont pas l’art de la rhétorique mondaine ? Lorsqu’on met des personnes qui n’ont pas l'habitude de débattre en face d’autres dont c’est le métier de discourir, non seulement le débat tourne au désavantage des premières mais souvent les font apparaître sous un jour peu flatteur. On aurait pu espérer que les journalistes soutiendraient les Gilets Jaunes dans cet exercice difficile mais au contraire il semblait que les premiers prenaient les seconds pour des demeurés. L’émission au cours de laquelle Ruth Elkrief et Brice Toussaint ont mis face à face trois « Gilets Jaunes » et Marlène Schiappa accompagnée de François de Rugy montraient des journalistes goguenards à chaque faux pas syntaxique ou sémantique des « Gilets Jaunes », une scène identique fut organisée par Elise Lucet sur FR3. Les journalistes prenaient-ils du plaisir ? Essayaient-ils de conforter leurs a priori sur une supposée inculture voire inintelligence des « Gilets Jaunes » ? Mettre les gens dans des situations où on les ridiculise n’amène guère de sérénité ; la parole ayant été interdite par un jeu faussé, seule reste la violence physique ! Bien sûr il y eut, assez tardivement et rarement, quelques « Gilets Jaunes » plus habiles, mais cela n’a pas suffit à éteindre la violence symbolique ressentie et sans aucun doute réelle et vraie. Les journalistes ne peuvent pas se retrancher derrière le fait que ce sont les Gilets Jaunes qui ont choisi leur « porte-parole » ni derrière celui selon lequel le mouvement ne serait pas organisé, les journalistes parce qu’ils chérissent la liberté d’expression à travers la liberté d’informer ne doivent ils pas, pour faire un travail de qualité, faciliter la prise de parole de leurs invités et respecter cette parole ? Ces dernières semaines, plus encore qu’en temps habituel, les journalistes sont loin des conseils de Pierre Bourdieu à propos de la conduite d’entretien d’enquête : « C’est l’enquêteur qui engage le jeu et institue la règle du jeu ; c'est lui qui, le plus souvent, assigne à l'entretien, de manière unilatérale et sans négociation préalable, des objectifs et des usages parfois mal déterminés, au moins pour l'enquêté. Cette dissymétrie est redoublée par une dissymétrie sociale toutes les fois que l'enquêteur occupe une position supérieure à l'enquêté dans la hiérarchie des différentes espèces de capital, du capital culturel notamment. Le marché des biens linguistiques et symboliques qui s’institue à l'occasion de l'entretien varie dans sa structure selon la relation objective entre l'enquêteur et l'enquêté ou, ce qui revient au même, entre les capitaux de toutes espèces, et en particulier linguistiques, dont ils sont dotés. », or jamais à l'occasion de la participation de « Gilets Jaunes » sur un plateau de télévision on a vu les journalistes s'efforcer de réduire la violence symbolique exercée par les dissymétries de capacité et de compétence à discourir.

Il n'y avait pas que les plateaux de télévision et les face-à-face, il y eut aussi des reportages eux mêmes source de beaucoup de violence symbolique à partir de mots et de tournures de phrases. Cette violence, résultat de la « consécration » et des représentations mentales qui en découlent que Pierre Bourdieu les a évoquées, s’origine à travers des mots comme “territoire” sous entendant que Paris et les grandes villes n’en seraient pas un et confinant le terme au plus profond d’un rural désormais péjoratif, ou comme “défavorisé” exprimant que ceux qui ne perçoivent qu’un modeste salaire et qui sont éloignés des centres culturels (cinéma multisalles, théâtre…) seraient ipso facto dépourvus de culture et d’intelligence… Cette violence symbolique organise une classification spatiale et surtout hiérarchique des personnes : il y a celles qui appartiennent à la partie haute et celles qui sont de la partie basse (la France d’en bas) et reléguées, cette classification voire catégorisation est parfaitement illustré par cette phrase d’E. Macron (29 juin 2017) : « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Ces mots, on le voit, ne sont pas l'apanage des journalistes, ils appartiennent à l'Elite qui les a créés, les journalistes les ont incorporés comme marque de leur appartenance à l’Elite confirmant ainsi leur consécration. Il se passe ici ce que décrit Pierre Bourdieu : « Plus précisément, l’incorporation insensible des structures de l'ordre social s'accomplit sans doute, pour une part importante, au travers de l'expérience prolongée et indéfiniment répétée des distances spatiales dans lesquelles s’affirment des distances sociales. » Les journalistes sont entrés dans le journalisme comme les députés sont entrés en politique, et ont mis de la distance spatiale entre eux et les personnes des “territoires”, créant ainsi une distance sociale et quasi spatiale qui a pris aujourd’hui la forme d'un fossé. Conséquemment à ses propos et à son “incorporation” donc à sa consécration le journaliste est désormais vécu par ceux des “territoires” comme un individu appartenant à une structure sociale éloignée qui ne fonctionne que pour satisfaire ses propres besoins et ces propres objectifs : sur quoi, sur qui l’information informe-t-elle ? La société du spectacle n’est pas la vie des personnes. Dans ces conditions les journalistes pouvaient-ils éviter d'être l'ennemi ?

Au-delà de cette distance spatiale et sociale il faut s'interroger plus profondément sur la forme et le contenu du discours journalistique. Les journalistes et plus particulièrement ceux des chaînes d'information en boucle ne sont-ils pas confrontés à une scène nouvelle comme celle des historiens donc parle Jacques Rancière dans « Les mots de l'histoire » où l'émergence de nouveaux modes d'expression sociale pourrait être comparée à la scène « du roi mort » : « La scène du roi mort ou muet, laisse donc transparaitre une autre scène également cruciale pour le statut du discours historien : celle d’un vivant qui parle trop qui parle à tort : hors lieu et hors vérité. Le sérieux de la parole historienne est défié par cette parole aveuglée et aveuglante. »

Faut-il conclure ? Je me contenterai de rapporter cette phrase glanée sur la lettre d’information d’un groupe militant de Poitiers à propos d’une vidéo publiée par le journal Centre Presse : « Au passage il est bon de rappeler que « les médias » ça n’existe pas. Chaque media choisi sa politique et certains, c’est le cas à Poitiers, font un travail d’information courageux et honnête. »  https://web86.info/macron-dans-labsurdite-de-la-repression-de-la-population-qui-sexprime/  et pour la vidéo https://www.youtube.com/watch?time_continue=6&v=c6o48AeKWXQ 

 

l’épisode 1 a été publié le 30 novembre 2018 et repris dans mon livre sans qu’il ait été prévu qu’il débute une série : « Gilets Jaunes, et en même temps » ,   https://jean-jacques-latouille.iggybook.com/fr/  , la parution de l’édition papier est prévue pour fin janvier 2019.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.