Raymond Duguet, le «témoin» du goulag du fond de son bureau parisien, et les distortions de Nicolas Werth

Mardi 11 février, Arte a diffusé un film sur le goulag coécrit par Nicolas Werth. Dans le 1er épisode, apparaît la photographie d’un livre publié en 1927, mauvais roman feuilleton présenté comme une source précieuse sur les camps de concentration ouverts avant l’ère stalinienne, Un bagne en Russie rouge, d’un certain Raymond Duguet, qui prétend décrire le camp des îles Solovki sans avoir jamais mis les pieds en URSS.

Le mardi 11 février, Arte a diffusé un film sur le goulag, coécrit par Nicolas Werth. Dans le premier épisode, on voit soudain apparaître la photographie d’un livre publié en 1927 (et réédité en 2004 avec une préface de Nicolas Werth), mauvais roman feuilleton présenté comme une source précieuse sur les camps de concentration ouverts avant l’ère stalinienne, Un bagne en Russie rouge d’un certain Raymond Duguet, qui prétend décrire le camp des îles Solovki sans avoir jamais mis les pieds en URSS. Ce chef-d’œuvre et sa préface méritent un petit détour.

Ajoutons un détail. Le commentaire du film, quoique citant à un moment, furtivement, le propos d’Alexandre Soljenitsyne qualifiant la production du goulag de « toufta » (rebut), attribue un rôle important au travail forcé du goulag dans le développement de l’économie soviétique, or Alexandre Soljenitsyne est catégorique : le goulag ne produisait – extraction de minerais exceptée – que de la camelote : « Tout ce que les détenus du camp, écrit-il, fabriquent pour leur cher Etat est du travail ouvertement et au suprême degré bousillé :les briques qu’ils ont faites peuvent être brisées à la main, la peinture s’écaille sur les panneaux, le crépi se détache, les poteaux s’écroulent, les tables branlent, les pieds sautent, les poignées vous restent dans la main. Partout des négligences, partout des erreurs. A tout bout de champ il faut arracher un couvercle déjà cloué, recreuser une tranchée déjà comblée, percer au pic et au tamponnoir des murs déjà revêtus ». Lignes de chemin de fer comme la ligne Salekhard-Igarka , longue de 1 200 kilomètres dont les rails se gondolent et qu’aucun train n’empruntera jamais ou la ligne Oussa-Vorkouta dont les rails  « flottent » et sur laquelle le train tangue ...même après l’exécution des constructeurs, fusillés pour « sabotage ». Puits de mine creusés dans le sol gelé, comblés, recreusés, gigantesque train de bois pris dans l’eau gelée, dynamité... mais comptabilisé dans les résultats, car les statistiques de la production du goulag , dont on peut « corriger, selon Soljenitsyne, jusqu’à vingt fois les bordereaux de réalisation du plan »,ainsi maquillés à l’infini, sont aussi mensongères que les autres .Soljenitsyne conclut de cette liste partielle: « Non seulement l’Archipel ne paie pas ses frais, mais le pays en est même réduit à payer fort cher le plaisir de le posséder ».[1]

   On a connu mieux comme moteur de développement économique.

[1] Alexandre Soljenitsyne, l’archipel du goulag, Seuil 1974, t 2 ,p 436-437 et 439.

 

Rediffusion, à l'occasion de la diffusion de ce documentaire, d'un article publié dans Les cahiers du mouvement ouvrier n°23.

Nicolas Werth a appartenu à l’équipe qui a publié en 1998 le Livre noir du communisme. Après avoir vaguement tenté de se démarquer de quelques outrances de Stéphane Courtois, il vient de participer au troisième volume de cette série, publié sous la direction du même
et intitulé
Une si longue nuit. Il a aussi tout récemment fait rééditer un ouvrage sur le camp de concentration des îles Solovki, publié en 1927 par un certain Raymond Duguet (1). Il fait précéder cette réédition d’une préface, qui illustre à merveille l’abîme où les exigences du service idéologique peuvent mener un historien, qui, par ailleurs, connaît son affaire...

L’auteur, dans un appendice, publie le plus sérieusement du monde un prétendu document sur “la socialisation des jeunes filles et des femmes à Ekaterinodar” par les rouges. On y lit qu’au “printemps de l’année 1918, les bolcheviks ont fait afficher à Ekaterinodar un décret d’après lequel les jeunes filles âgées de seize à vingt ans étaient sujettes à la socialisation. Les hommes désireux de profiter de ce décret étaient invités à s’adresser aux institutions révolutionnaires compétentes”, afin de pouvoir satisfaire leurs instincts bestiaux.
Précision capitale :
“L’initiative de cette socialisation revenait à Trotsky, commissaire de l’Intérieur” (p. 248). Trotsky ne fut jamais commissaire à l’Intérieur, ne résida jamais dans un palais à Ekaterinodar, ne fit évidemment jamais publier ce décret connu pour n’être qu’un faux grossier de la propagande monarchiste, mais, chez “le juriste Raymond Duguet”, comme l’appelle le préfacier, Trotsky se hâte d’en tirer profit pour lui-même : “Les soldats de l’Armée rouge se sont emparés de plus de soixante jeunes filles, jeunes et jolies, élèves pour la plupart des écoles locales et appartenant principalement à la bourgeoisie (...). Vingt-cinq à peu près furent conduites dans le palais où résidait Trotsky” (p. 249).

Ce délire d’obsédé sexuel est plus près des films X que de l’histoire. Mais le ridicule ne gêne manifestement pas l’élogieux préfacier. Pauvre Clio... Dans un sous-chapitre intitulé “Ethique bolchevique”, Duguet publie deux “citations” de Lénine fabriquées par on ne sait quel service de propagande, citations qui n’appartiennent ni à la bouche ni à la plume de Lénine, mais sont destinées à faire sensation : “On trouve dans le Parti communiste quatrevingt-dix gredins sur cent personnes”, et, mieux encore : “Les neuf dixièmes du peuple russe n’ont qu’à périr, pourvu qu’un dixième survive au moment de la révolution mondiale” (p. 32). Aucune référence, bien entendu, n’est donnée à ces prétendues citations. Cette absence ne trouble nullement le préfacier Nicolas Werth, qui se porte garant de la valeur éminente de cet ouvrage. L’auteur ne recule pas devant des formules moyenâgeuses : “Les bolcheviks, réellement, semblent avoir partie liée avec Satan” (p. 111) (sans document d’archives, hélas ! pour confirmer cette alliance méphistophélique), ou “le but du communisme russe n’est pas la lutte des classes, mais en réalité l’extermination de tous ceux qui gênent les communistes”; un livre où les bolcheviks sont systématiquement désignés par les mots “vandales” ou “barbares rouges”, qui
se vautrent dans
“les bas-fonds révolutionnaires” (p. 81) et sont habités par “la manie de tout détruire” et par un “désir de rapine” (p. 62). Ces fleurs fanées de la rhétorique anticommuniste la plus primaire relèvent de la sous-littérature de gare qui fleurit dans les années 1920 et fut couronnée par l’affiche fameuse représentant un communiste, être hirsute et dépenaillé, un large couteau de boucher calé entre ses dents mal ou jamais lavées.

Malgré cela, Nicolas Werth a fait reééditer l’ouvrage de Raymond Duguet sur le camp des îles Solovki, au nord d’Arkhangelsk, publié en 1927. Il l’a fait précéder d’une préface louangeuse, où il ne relève aucune des falsifications grossières signalées ci-dessus. Il se contente d’une seule réserve : “Pour le juriste Duguet, l’arbitraire absolu, les tortures sadiques et raffinées infligées aux détenus (sans compter les violences sexuelles dont étaient victimes les femmes ?) portent la marque spécifique du bolchevisme, cette doctrine et cette pratique profondément vicieuses. Cet aspect-ci de l’ouvrage de Duguet est peut- être le plus daté et correspond à une certaine imagerie du bolchevisme comme système intrinsèquement pervers au sens médical du terme, largement répandue dans les années 1920. Il n’en reste pas moins qu’Un bagne en Russie rouge, paru en 1927, constitue un premier — et à ce titre capital — jalon dans le dévoilement du système concentrationnaire soviétique” (pp. 15-16).
Vraiment ? Pourtant, dès le premier paragraphe de son introduction, le juriste Raymond Duguet se distingue par une capacité d’affabulation remarquable. Il affirme, en effet :
“En 1922, il y avait huit-cent cinquante deux mille internés dans les camps (chiffre officiel bolchevik)” (p. 19). Ce chiffre a la double caractéristique de n’être ni officiel, ni vrai. Duguet le sort de son chapeau : en janvier 1922, les camps soviétiques renfermaient 24 750 détenus... soit près de quarante fois moins que le chiffre du juriste Duguet. Mais peut-être ce dernier at-il voulu désigner l’ensemble de la population pénitentiaire ? Elle se montait en janvier 1923 à 68 297 détenus (soit les chiffres de notre France actuelle, qui compte une population près de deux fois inférieure, mais, il est vrai, vivant dans des conditions de détention paradisiaques !). Nicolas Werth oublie encore de signaler cette distorsion énorme des chiffres. L’école historique du Livre noir du communisme est décidément un modèle dans le domaine de la véracité et de la précision...

Enfin, depuis lors, des témoignages de victimes de Solovki ont été publiés, en particulier ceux d’Ekaterina Olitskaia, Le Sablier (2), et d’Oleg Volkov : Les Ténèbres (3), dont Nicolas Werth oublie de signaler l’existence, alors que Raymond Duguet n’a jamais mis les pieds à Solovki : il a seulement synthétisé des témoignages de survivants, et, selon Nicolas Werth, largement utilisé les ouvrages de Melgounov sur la T erreur rouge. Or Melgounov, adversaire résolu du régime, émigré en Occident en 1922, affecte ce qu’il raconte d’un coefficient multiplicateur très élevé. Le monarchiste Oleg Volkov a été interné deux fois à Solovki, la première fois en 1928-1929. Il décrit le traitement brutal réservé aux nationalistes azéris, dits moussavatistes, mais note, un peu surpris : “Mon premier séjour à Solovki ne fut pas pénible”, et se demande : “Mais n’est-ce pas une ruse de la mémoire ?” (p. 103), car il a vécu bien pire par la suite. Et il note une rupture : “L ’hiver 1929-1930, qui fut marqué par une véritable nuit de la Saint-Barthélemy, l’exécution massive des détenus” (p. 92), au moment même où Staline lance le système massif du travail forcé et de la terreur, qui prendra en 1934 le nom de Goulag.
Olitskaia, militante socialiste-révolutionnaire (S-R), a passé deux ans, de 1924 à 1926, au bagne de Solovki, que Duguet décrit comme
“un endroit de souffrance perpétuelle, un endroit de mort et d’où ne reviennent vers la liberté — à de très rares exceptions près — que les condamnés de droit commun, les autres étant jugés bons à mourir plus ou moins rapidement, et on ne se fait pas faute de les y aider, quand on ne les supprime pas tout simplement”. Donc, les détenus politiques sont, à en croire le juriste Duguet, systématiquement liquidés. Or Ekaterina Olitskaia décrit longuement sous un jour bien différent leur existence à Solovki, où elle a participé à une longue grève de la faim contre les empiétements de l’administration du camp. Elle évoque la condition des “contre-révolutionnaires”(les KR), c’est-à-dire les monarchistes, assimilés aux droit commun, et ajoute : “Bien entendu, nous aussi, les socialistes, nous étions accusés d’activités contre-révolutionnaires, mais le régime de nos isolateurs politiques et de nos camps se différenciait profondément du régime normal. Sur certains plans, il était plus souple, et sur d’autres incomparablement plus sévère. Les détenus politiques bénéficiaient de certains suppléments à la ration normalement attribuée, ils n’étaient pas astreints au travail obligatoire, ils n’étaient pas soumis à des fouilles portant atteinte à la dignité humaine, l’autogestion était tolérée ; les détenus politiques choisissaient, au sein de leur groupe, leur starost (4), et, en règle générale, n’avaient de rapports avec l’administration qu’à travers celui-ci. Les détenus politiques pouvaient conserver toutes leurs affaires personnelles, leur habits, leurs livres, de quoi écrire, leur montre, leur couteau, leur fourchette, et même leur rasoir. Ils pouvaient se faire envoyer journaux et revues. En revanche, leur isolement par rapport au monde extérieur était nettement plus sévère. Leur déplacement à l’intérieur de la prison ou de la zone, la correspondance avec l’extérieur et les visites de leurs proches étaient limitées (...). A l’intérieur des barbelés, les détenus étaient maîtres de leur vie” (pp. 180-181). Les S-R, qui publient même un petit bulletin manuscrit clandestin, L’Aurore boréale, organisent des conférences politiques, et, après chaque rapport, “les débats qui s’instauraient pendant la discussion se prolongeaient dans les couloirs, dans les cellules, pendant les promenades” (p. 219). Les mencheviks et les anarchistes font de même. Olitskaia conclut : “Les journées étaient remplies par les lectures, les études et les contacts avec tous ceux que j’apprenais à connaître” (p. 223) ; et, perquisitionnée la veille de son départ, elle ajoute :

“Pendant toute la durée de notre séjour aux Solovki, jamais nous n’avions été perquisitionnés” (p. 223). Olistkaia, libérée en 1927, continue
son activité clandestine ; elle sera à nouveau arrêtée en 1929, puis envoyée à Kolyma (comme plus tard Chalamov et Guinzbourg)... d’où elle ne ressortira, affamée et épuisée, qu’en 1947. Elle rédigera ses souvenirs dans les années 1960. Son manuscrit circulera en samizdat et Léonide Pliouchtch, le mathématicien déclaré fou par le KGB et libéré en janvier 
1976, avait, avant son arrestation, participé à sa diffusion clandestine. Olitskaia, adversaire politique des bolcheviks, n’a évidemment aucune intention d’estomper la réalité de Solovki. Mais elle décrit ce qu’elle a vécu sous le règne d’une administration pillarde soucieuse de manifester son pouvoir et de montrer sa poigne, et sous la houlette de gardiens dont beaucoup ne sont que des brutes abruties. Mais ce que décrit Olitskaia, qui en a subi les rigueurs sur elle-même et sur ses camarades, infirme pour cette période donnée la vision d’un camp d’extermination présentée par Raymond Duguet du fond de son bureau parisien et validée par son préfacier.

Jean-Jacques Marie

(1) Raymond Duguet, Un bagne en Russie rouge, préface de Nicolas Werth, éditions Balland, Paris, 2004.

(2) Editions Deux-Temps-Tierce, 1991. (3) Editions Jean-Claude Lattès, 1991. (4) Représentant des détenus auprès de l’administration

du camp. Les S-R, les mencheviks, les anarchistes en élisaient chacun à Solovki.

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