Que vive l'espoir (extrait de mon ouvrage paru chez L'Harmattan en mai 2017.

« Qu’arrivera-t-il si, malgré deux ou trois guerres, malgré le sacrifice de plusieurs générations et de quelques valeurs, nos petits-fils, en supposant qu’ils existent, ne se retrouvent pas plus rapprochés de la société universelle » ? (Albert Camus).

ALLER AU-DELÀ DES FRONTIERES

« Qu’arrivera-t-il si, malgré deux ou trois guerres, malgré le sacrifice de plusieurs générations et de quelques valeurs, nos petits-fils, en supposant qu’ils existent, ne se retrouvent pas plus rapprochés de la société universelle » ?
(Albert Camus).


J'évoquais Philippidès à l'instant. Philippidès était ce messager qui, après avoir accompli, dans un effort presque surhumain, la longue distance qui séparait Marathon d'Athènes, eut juste le temps, avant de s'écrouler d'épuisement, d'annoncer la défaite des Perses. On est à l'époque de la première guerre médique (491 av. J.-C), c'est dire que l'épisode ne nous rajeunit pas ! Si je rappelle cette légende bien connue (enfin je crois), c'est simplement pour parler un instant de la guerre. Papa m'a dit que, récemment, il a assisté à une conférence sur la polémologie. Il m'a dit qu'il ne connaissait pas ce mot (il faut avouer qu'il est un peu barbare et puis il ne connaît pas tout, c'est bien là son drame) mais que, en gros, il s'agissait d'une « science », celle de la guerre, qui doit beaucoup à un sociologue qui s'appelle Gaston Bouthoul. Bon, on pourrait longtemps parler de la guerre en évoquant Clausewitz qui pensait qu'elle n'était « rien d'autre que la continuation de la politique par d'autres moyens » ou Aron qui, dans Paix et guerre entre les nations, mettait l'accent sur l'ambivalence de l'Etat qui, alors qu'il doit réaliser les conditions propres à créer et maintenir une communauté politique, est en mesure d'entrer en guerre contre d'autres Etats. Moi, en tout cas, je préfère une « science » qui soit celle de la paix. D'ailleurs, elle existe, on la nomme « irénologie ». Alors que la polémologie analyse les causes du déchaînement des guerres, l'irénologie étudie les conditions du maintien de la paix. Quel rapport, allez-vous me dire, avec les frontières ?

Le rapport, dans mon esprit, c'est Kant ! Il est marrant Kant. Il paraît qu'il n'a jamais quitté sa ville natale. Vous allez me dire qu'il n'y a pas que lui. Oui, mais lui disait haut et fort, depuis Königsberg, qu'il était un « citoyen du monde ». Et les frontières (vous devinez qu'il s'agit de frontières géographiques ici), il voulait les dépasser pour fonder une « cité universelle ». C'est précisément dans son ouvrage Projet de paix perpétuelle que, emboîtant les pas d'un abbé (surnommé Saint-Pierre d'Utopie par Voltaire), Kant défend ces idées en rêvant à un idéal, une utopie même, le cosmopolitisme. C'est que, s'opposant au nationaliste, un cosmopolite refuse les limites d'une nation dont la défense exaltée des caractères et des valeurs peut être dangereuse : « le nationalisme, c'est la guerre » a pu dire un ancien Président de la République française qui savait de quoi il parlait. Le cosmopolitisme, au contraire, c'est la paix, mais à condition, d'après Kant, que la cité universelle soit régie par le droit (papa est aux anges !) pour ne pas être une masse informe et désincarnée.

Les gens instruits et un tant soit peu philosophes me diront que l’on n’a pas attendu Kant pour envisager le monde comme horizon nécessaire. Alors, en effet, qu'un Athénien lui demandait de quelle cité il venait, Diogène le Cynique répondait (déjà) qu'il était citoyen du monde. Pour les stoïciens, le monde était aussi la seule et vraie cité, la cité universelle, celle qui devait être distinguée de la cité particulière dans laquelle nous vivons. L'idée de l'appartenance du genre humain au monde n'était donc pas une idée neuve au « moment kantien ». Les contemporains de Kant – et quels contemporains ! – en appelleront aussi à la force du monde. Schiller disait : « J'écris comme un citoyen du monde ; de bonne heure j'ai échangé ma patrie contre l'humanité » quand Goethe écrivait : « La littérature nationale n'a plus grande signification ; notre temps est l'époque de la littérature mondiale ». Romain Rolland suivra ce sillon, fortement influencé par ces deux-là, lorsque, à la recherche d'une rencontre entre le théâtre et le peuple, il s'écriera : « que les héros du monde soient aussi les nôtres ».
Si Kant ne dit rien de neuf en rappelant cette idée et en en développant la substance, son mérite, pour autant, n'est pas mince. C'est en cela que son Projet de paix perpétuelle renouvelle et affermit le cosmopolitisme ancien : dans la mesure où Kant le fonde sur l'exigence de la régulation par le droit, il répond aux critiques essuyées jusque-là, fondées sur le déficit de détermination dont souffre le cosmopolitisme. De fait, celui de Diogène, le philosophe aux pieds nus (encore !), est rebelle à toute dépendance, fût-elle mondiale. Et c'est justement parce que le monde n'est pas « gouverné » qu'il est un espace qui le satisfait. Sa démarche est individualiste comme l'est, d'ailleurs, dans une certaine mesure, celle des stoïciens qui « se servent » de la cité universelle pour améliorer la cité particulière. Parmi tous les reproches qui ont été adressés au cosmopolitisme, un des plus sévères se trouve dans le Contrat social sous la plume de Rousseau (ah Jean-Jacques !) qui « voit ce qu'il faut penser de ces prétendus Cosmopolites, qui, justifiant leur amour pour la patrie par leur amour pour le genre humain, se vantent d’aimer tout le monde pour avoir le droit de n’aimer personne ». Avec Kant, le monde devient horizon juridique, le droit "cosmopolitique" a l'ambition de construire la paix entre les personnes et les peuples. Avec conviction, Kant écrit « on peut dire que cette institution universelle et perpétuelle de la paix n’est pas une simple partie, mais constitue la fin ultime tout entière de la doctrine du droit dans les limites de la simple raison ». L'idée est lancée d'une « société civile des nations » où le droit nouveau, par ses caractères et ses modalités d'application, aurait les mêmes fonctions que le droit civil et politique dans les sociétés particulières. Et avec cette idée (trop vite exposée, j'en suis désolé), se posent les multiples et redoutables questions qui, aujourd'hui encore, taraudent les esprits, dont la principale tient sans doute à l'identification d'une forme institutionnelle mondiale qui puisse protéger le citoyen du monde et assurer la perpétuité de la paix. Le bonheur serait donc tapi dans les sillons de cette belle idée. Mais nous en attendons toujours les fruits juteux. Point n'est besoin, en effet, d'insister sur le fait que, malgré certaines tentatives de structuration (que l'on sait), sa réalisation se fait attendre. Les frontières ont certes été franchies, le cosmopolitisme est certes devenu réalité, les interdépendances sont certes des données de l'expérience. Mais la justice n'est pas au rendez-vous, la « communauté internationale » reste toujours une « utopie nécessaire » (Pierre de Sénarclens), le citoyen du monde n'est pas heureux, la paix n'est pas encore assurée, nous respirons à nouveau dans la lourde atmosphère d'un monde sans espérance que les idées n'arrivent plus à précéder. « Cosmopolites de tous les pays, encore un effort ! » lançait, lucide, un philosophe (Jacques Derrida) qui se situait dans la logique du cosmopolitisme kantien en défendant le concept de « villes-refuges ». L'effort sera fait cher Jacques (oh Jacques !), une sage ordonnance de  hasard et de volonté devrait l'encourager. La question se pose toutefois de savoir s'il faut laisser le temps faire son œuvre. 

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