La paix intérieure de chacun peut rendre possible la paix de tous

Dans un article sur la notion de « classes moyennes » dans l'Athènes du Vème siècle av. J .C, Jacqueline de Romilly a merveilleusement montré le double glissement de sens qui a affecté l'expression « classes moyennes ». Prétexte pour une réflexion sur la paix intérieure.

LA PAIX INTERIEURE DE CHACUN PEUT RENDRE POSSIBLE LA PAIX DE TOUS

« Imagine tous les gens vivant en paix ». (John Lennon).

Dans un article sur la notion de « classes moyennes » dans l'Athènes du Vème siècle av. J .C, Jacqueline de Romilly a merveilleusement montré le double glissement de sens qui a affecté l'expression « classes moyennes ». Le sens matériel (qui est « au milieu », « intermédiaire ») a d'abord laissé place au sens moral de « mesuré », renvoyant ainsi au juste milieu plus haut évoqué. Au sens moral a ensuite succédé un sens politique incluant un programme d'action pour la cité. Sa réflexion trouve son origine dans le théâtre d'Euripide et plus particulièrement dans un passage des Suppliantes dans lequel Thésée distingue trois catégories de citoyens : les riches, les non-possédants et le groupe du milieu. Les premiers sont des « citoyens inutiles, qui brûlent toujours d'acquérir plus » ; les seconds « sont dangereux » car « faisant la part large à la jalousie, ils lancent des dards redoutables contre les possédants, séduits qu'ils sont par la parole de mauvais chefs » ; seul le dernier groupe, celui du milieu, « fait le salut des cités, en préservant le système que l'Etat s'est donné ». La grande helléniste rappelle aussi la coloration morale qui s'attache à la modération qu'implique le juste milieu, en précisant qu'elle se manifeste sous deux formes légèrement différentes. C'est d'abord la simple prudence qui veut que l'on évite l'hybris ; il s'ensuit, dit-elle, « qu'un sort moyen est, pour l'individu, plus souhaitable ». C'est ensuite la vive conscience qu'ont eu les Grecs du fait que, « dans la vie de la cité, les situations sociales trop marquées entrainaient (…) des attitudes morales pernicieuses ». C'est au nom de principes moraux que Solon fait de l'idée de juste milieu la clé de sa politique, en dressant contre la folie des citoyens l'idéal de l'eunomia (le bon ordre) : « Au peuple j'ai donné autant de puissance qu'il suffit sans retrancher ni trop grossir ses droits. Quant aux puissants (…) j'ai pris soin qu'ils ne subissent eux non plus aucun outrage. Je me suis tenu debout, couvrant les deux partis d'un solide bouclier, et je n'ai laissé aucun des deux remporter une victoire injuste ». Ce qui est remarquable dans ce propos est que Solon – et d'autres le suivront comme Théognis et Pindare – exprime un choix personnel fait au nom du « rien de trop » qui, pour l'instant, est détaché de tout contexte politique. C'est l'éthique personnelle de Solon, adepte du juste milieu, qui doit conduire au bien de l'Etat. Pindare dit  que « dans la ville, tout ce qui est moyen, jouit d'un bonheur plus durable (...) ».

Ce trop bref rappel paraît néanmoins particulièrement éclairant dans le sens où il met l'accent sur le sens politique que peut prendre l'orientation morale de la pensée individuelle. Ainsi, peut-on raisonnablement, par un autre glissement que l'on propose, en transposer la logique à la situation de paix. Si l'on admet, en effet, que l'éthique personnelle du juste milieu peut conduire au bien de la cité en cherchant à éviter les extrêmes (les riches et les pauvres chez Euripide), on peut sans doute aussi admettre que, par l'équilibre qu'elle suppose, cette éthique soit le préalable nécessaire à une paix intérieure qui puisse conduire à la paix de tous. En d'autres termes, ce n'est que parce que l'individu adopte la « juste mesure » qu'il se sent en paix avec lui-même et qu'il pourra ainsi, dans un cycle vertueux, créer les conditions d'une paix avec les autres. Jacqueline de Romilly, évoquant la guerre du Péloponnèse, rappelle, dans l'article cité, que l'aggravation de la lutte entre les deux camps a, « par contrecoup, suscité le désir de voir apparaître des modérés, capables de mettre un frein à ces violences et de restaurer l'idéal de juste mesure, ou de juste milieu ». Et si Marguerite Yourcenar fait dire à Hadrien, héritier de l'humanisme grec, qu'il lui « arrive de penser que les grands hommes se caractérisent (…) par leur position extrême », elle exprime aussi ce qui semble être chez lui un regret : celui de n'avoir pu mener, tel un laboureur ou un portefaix vertueux, « une existence située au centre ».

Si l'idée précède le fait, hâtons-nous d'en défendre la substance avec la dernière énergie. L'idée de paix intérieure n'est certes pas nouvelle. Le prince Siddhârta, futur Bouddha, après avoir atteint l'Eveil spirituel sous l'arbre de la Bodhi et choisi la « Voie du milieu », enseigna ses Quatre Nobles Vérités permettant d'éviter la souffrance. L'ataraxie des Grecs renvoyait à cette impassibilité de l'âme devenue maîtresse d'elle même au prix d'une sagesse acquise par la modération. Les nombreux auteurs de traités de paix intérieure (parfois « petits ») se sont échinés à donner les recettes variées permettant d'atteindre un état de sérénité personnelle. Pour Carl Gustav Jung, « La seule aventure acceptable pour l'Homme de notre époque est à l'intérieur de lui-même ».  Cette quête, disons-le clairement, ne doit rien aux éboulements du hasard. Sans la paix intérieure aucune paix n'est possible nous disent aujourd'hui encore certains « sages » (Jean-Claude Carrière) non sans poser cette lancinante question : « D'où vient le mal en nous ? ». Et comment ne pas regretter, comme lui, le fait que l'on oublie des valeurs qui traversent pourtant les croyances et les modes de pensée : « la compassion dans la tradition bouddhiste, la charité dans la tradition chrétienne, la fraternité dans la tradition républicaine », ces trois mots qui, pourtant, ont presque disparu de notre vocabulaire.

Il est quand même un paradoxe saisissant qui tient tout entier en cela. Toujours plus nombreux sont les appels au calme, au discernement, à la concorde (cette admirable valeur grecque chère à Aristote), à l'apaisement du thumos, à la « puissance de la modération » défendue par Pierre Rabhi. Toujours plus nombreux sont ceux qui réclament un monde raisonnable et débarrassé des maux qui n'en finissent pas de le défigurer. Toujours moins raisonnable est, pourtant, le monde qui s'offre à nos yeux. C'est comme si, par un curieux retournement, la conscience lucide de certains ne faisait qu'accroître le cynisme des autres. Ecoutons alors le message de Pierre Rabhi : « Nous oublions trop souvent que tout ce qui se produit dans le monde germe d'abord en chacun d'entre nous. Nos tourments sont à la racine de toutes les déviances de la société (…). Jamais la liberté ne pourra être instaurée de par le monde si nous ne sommes pas nous-mêmes libres intérieurement ». C'est dans cette règle élémentaire, et pourtant si peu appliquée, que l'on doit puiser la force pour conclure un nouveau contrat social.

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