Un nouveau chantier pour les Gilets jaunes ?

Depuis le tournant libéral des années 1980, les services publics sont devenus la cible des classes dirigeantes, avec pour maître-mot la rentabilité financière et la mise en concurrence. Haro contre les fonctionnaires privilégiés et qui ne travaillent pas assez, contre les services publics inefficaces, incapables de s'adapter aux besoins, et qui coûtent cher à la collectivité!

C'est la ritournelle que l'on entend depuis plus de 30 ans de la part des gouvernements, pour justifier la réduction des moyens, les privatisations et autres partenariats public-privé. Ou pour réduire les remboursements de la sécurité sociale.

Mais ce qui nous attend avec Macron est bien pire, avec le projet de loi sur la fonction publique, la réforme des retraites et de l'assurance chômage. C'est tout l'édifice de l'Etat- providence qui est attaqué au service des intérêts privés. Ajoutons à ce tableau les privatisations, comme celle d'Aéroport de Paris. Et pendant ce temps-là se poursuivront la litanie des fermetures de services publics, les incitations au départ des agents publics, et les politiques d'austérité dans tous les domaines. Cela, alors que les inégalités sociales et territoriales explosent, amplifiées encore par les choix fiscaux en faveur des riches, tandis que le gouvernement refuse d'augmenter le SMIC.

Cette offensive « tous azimuts » est un véritable projet de société, visant à adapter notre pays à la mondialisation libérale. Si ce projet est mis en place, ce sera un séisme de grande magnitude, qui fera de nombreuses victimes, à commencer par celles et ceux qui vivent déjà dans des conditions précaires : une société du « chacun pour soi », livrée aux intérêts privés, qui lorgnent déjà sur les sommes énormes que gère la sécurité sociale et sur les futures privatisations.

II - Comment en sommes nous arrivés là ? Souvenons-nous que le système de l'Etat-providence a été mis en place dans les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, sur la base du programme du Conseil National de la Résistance, avec la création par Ambroise Croizat de la Sécurité sociale, la nationalisation des secteurs stratégiques, et l'élargissement du statut des fonctionnaires aux agents des collectivités territoriales et des hôpitaux. Ce n'était pas un cadeau de la bourgeoisie d'alors, mais le fruit d'un rapport de forces face à des milieux économiques et des dirigeants politiques disqualifiés par leur collaboration avec les nazis.

Il est vrai que ces réformes n'ont pas été jusqu'au bout, à savoir l'instauration d'un contrôle citoyen sur le secteur public. Et peu à peu, la bourgeoisie a reconstitué ses forces, avec l'aide de l'impérialisme américain, renforçant son pouvoir au sein de l'appareil d'Etat resté bureaucratique, tandis que le capitalisme s'internationalisait de plus en plus et que le capital financier prenait la prééminence, imposant le tournant libéral des années 1980, et avec lui la concurrence généralisée à l'échelle mondiale, dont les salariés ont été les premières victimes.

Cette nouvelle phase, succédant aux « trente glorieuses », n'a pas seulement aggravé les inégalités, elle a poussé à son paroxysme l'exploitation de la nature par la société industrielle, transformant la vie elle-même, les écosystèmes et le corps humain en marchandises. Nous vivons aujourd'hui ce moment où notre modèle de développement fait face à une crise systémique qu'il est incapable de résoudre, car il en est à l'origine et que la concurrence le pousse à croître sans fin.

Le changement climatique est devenu un enjeu vital, comme la disparition à un rythme exponentiel des espèces et des écosystèmes, la dégradation de la ressource en eau, etc. Mais les gouvernements, liés aux lobbies et garants du système, ne font rien pour agir. Le glyphosate continue de polluer les terres agricoles et d'exterminer les insectes, et partant les oiseaux ; la pollution de l'air tue à grande échelle, ciblant plus particulièrement les pauvres ; les traités de libre-échange abaissent les normes sociales et environnementales ; les émissions de gaz à effet de serre continuent d'augmenter – y compris en France, où le gouvernement se pose en modèle, mais il ne l'est guère qu'en paroles.

Si bien qu'aujourd'hui l'enjeu social et l'enjeu environnemental sont intimement liés, on ne peut plus les séparer sous peine d'échouer dans la transition écologique. Le mouvement de Gilets jaunes l'a montré avec clarté, et le slogan « pas de justice climatique sans justice sociale et justice fiscale » est repris dans les cortèges pour le climat. Alors, que faire ?

III - La rationalité économique a pris le pas sur le politique. La figure de l'expert est devenue dominante. Celui-ci nous révèle la (sa) vérité tous les soirs dans les journaux télévisés ; le politique aime se réfugier derrière sa notoriété. Et le citoyen là-dedans ? Consomme et tais-toi, lui dit la télévision ! Il est temps au contraire qu'il se réveille, qu'il se rappelle que le peuple, dont il fait partie, est souverain et qu'il ne doit plus abdiquer sa souveraineté au profit des intérêts économiques et de ceux qui les soutiennent.

Nous sommes dans une période critique, où la civilisation humaine est sur le point de basculer, face à un défi planétaire. Il est urgent de revenir au politique en prenant l'exemple de nos anciens qui, au plus dur de la guerre, ont cru à un avenir meilleur et ont su le préparer. Les décennies où l'individualisme du consommateur, encouragé par la publicité, a triomphé doivent céder la place au plaisir de l'action collective, l'esprit de compétition à des rapports coopératifs. En bref, le consommateur doit redevenir citoyen !

On assiste à un retour des « communs » un peu partout dans le monde, face à l'accaparement des terres par les firmes transnationales, aux destructions de forêts et d'écosystèmes uniques pour y implanter des cultures d'OGM, à la destruction des sols par l'exploitation des gaz de schiste, ou pour y mettre de grands projets inutiles, etc. Autant de signes qui montrent une prise de conscience que la nature ne peut pas être livrée à la loi du marché et doit être gérée par la collectivité, en vue de sa préservation. Les luttes pour le retour à une gestion publique de l'eau montrent que cela est possible. Le climat suscite depuis quelques mois un sursaut citoyen dans de nombreux pays, notamment parmi la jeunesse qui fait dans les manifestations sa première expérience politique et découvre l'imposture du capitalisme vert.

Ailleurs, des démarches inspirées par le « municipalisme » de Murray Bookchin s'efforcent de créer des territoires alternatifs, mettant en place un système de démocratie directe autour d'un projet d'écologie sociale, libertaire, anti-capitaliste, la commune devenant un lieu d'émancipation sociale, politique et culturelle, dans un rapport de forces avec le système dominant. Ces démarches, aujourd'hui limitées et à petite échelle, démontrent la capacité des citoyen.ne.s à gérer en commun des territoires, dans l'intérêt général.

Ces démarches démocratiques ne peuvent manquer d'interpeller les grands services publics, qui semblent condamnés à suivre l'évolution inverse. Ces services sont aujourd'hui à la croisée des chemins, face au vent de libéralisation qui souffle dans notre pays comme dans l'Europe entière. Et l'attaque provient des gouvernements et même de l'intérieur parfois de l'appareil d'Etat lui-même, pénétré par les lobbies. Dans ce contexte, nous n'avons d'autre choix que de rechercher le rapport de forces. Pour résister à la démolition de l'existant, pour les sortir de leur logique économique et financière, pour en faire des instruments d'une transition écologique, dont nous savons déjà qu'elle sera aussi populaire et sociale, ou ne sera pas. Pour cela, ils devront se transformer en « maisons des citoyen.ne.s », devenant ainsi de véritables « communs » : leur démocratisation n'est pas un choix, mais une nécessité !

Pour y arriver, ne nous cachons pas qu'il y a du chemin à parcourir, car la majorité de nos concitoyen.e.s n'ont ps encore perçu que nous sommes en état d'urgence, et que les réformes Macron ne sont pas la simple continuation des attaques du passé.

Faire participer les citoyen.ne.s aux décisions relatives aux services publics et à leur gestion, en définir les formes, en faire des outils majeurs de la collectivité pour une transition écologique populaire et sociale, voilà qui mérite un débat. Je veux dire, un vrai débat, pas un « Grand débat » à la Macron, qui invite à choisir le service public à supprimer en échange d'une baisse d'impôts.

Et si nous l'ouvrions, ce débat ? Et si des groupes de citoyen.ne.s, avec des agents de services publics, décidaient de se rassembler sur des ronds-points ou des places pour engager ce débat, bien dans la méthode des Gilets jaunes ?

 

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