Vol au-dessus d’un nid de calories

Ce matin-là, une info de quelques secondes nous rappelle qu’à partir du 31 mars 2017 les immeubles d’habitation ayant un chauffage collectif devront être munis d’appareils de comptage des consommations de chauffage dans chaque appartement. Pourquoi vouloir à tout prix nous mettre de mauvaise humeur dès potron-minet ?

Madame Sylvia Pinel, nous savons que les ministres lorsqu’ils prennent leur fonction récupèrent ce qu’il y a dans les cartons laissés par leurs prédécesseurs, mais ne serait-il pas possible de bosser à fond sur d’autres sujets pour limiter, voire éviter ce type de pseudo-solution ?

Depuis les premiers chocs pétroliers des années 70 (qui n’ont finalement pas trop choqué jusqu’à ce jour), le comptage individuel du chauffage collectif ressort comme un serpent de mer. Le Grenelle a cru bon de compter sur les compteurs pour le climat de la planète, Bruxelles, dans sa tour de verre, qui ne comprend pas toujours la réalité du terrain, a fait circuler sa circulaire et la France a décrété en attendant l’arrêté.

Le texte du Ministère du Logement, de l’Égalité des Territoires et de la Ruralité explique la raison de cette obligation(1). Il est plus facile à lire que le décret ou la directive européenne de 2012. La lecture des décrets et des réglementations m’a toujours donné l’impression que les rédacteurs étaient payés au nombre de pages, à leur niveau d’incompréhension et au nombre de cachets d’aspirine consommés.

La mesure individuelle des frais de chauffage « constituerait le premier pas pour la maîtrise de la dépense énergétique dans les logements collectifs ». Il serait donc temps de faire un premier pas ? Mais sera-t-il un grand pas pour l’humanité ?

Ce comptage « permettrait d’adapter sa consommation pour un juste confort ». Confort, vous avez dit confort ? Comme c’est étrange ! Pourquoi auriez-vous dit confort ? Les répartiteurs apportent-ils un juste confort ? Ni juste, ni confort. Le confort est obtenu en fonction de la qualité d’isolation du bâtiment et de la qualité de l’émission de chaleur dans chaque appartement. Un compteur (ou un répartiteur) ne fait qu’un constat.

 Il y a deux seuils pour savoir à partir de quelle consommation les répartiteurs sont obligatoires. Pour les immeubles, dont plus de 20% des radiateurs sont équipés de robinets thermostatiques, le seuil est de 150 kWh/m².an et pour les autres le seuil est de 190 kWh/m².an. Dans ce deuxième cas, il est indiqué, en plus, l’obligation « d’installer des appareils permettant de réguler la quantité de chaleur émise dans les logements », avec dérogation s’il est impossible de les installer. À noter qu’il est toujours possible, de poser des robinets thermostatiques sur des radiateurs, mais cela peut coûter relativement cher sur des installations très anciennes avec en plus la nécessité de faire le choix du bon plombier afin d’éviter que la tapisserie ne passe au barbecue.

Ces deux seuils sont étonnants. On voit déjà les petits malins qui vont échapper à la punition. Et puis l’immeuble qui fonctionne avec une consommation énergétique de 170 kWh/m².an, c’est un gros veinard ? Il a bien fait de ne pas poser de robinets thermostatiques dans les années antérieures ! À moins qu’en lisant le texte, je n’aie pas tout imprimé.

Le texte indique qu’il faut « estimer la part liée au chauffage». Il faut donc calculer la quantité d’énergie propre au chauffage des logements, mais uniquement des logements. C’est-à-dire qu’il faut déduire de la consommation totale toutes les consommations communes (Pertes en chaufferie, réseaux de distribution, ECS, chauffage des locaux communs…).

En chauffage collectif, très souvent l’eau chaude sanitaire (ECS) est réalisée en même temps que le chauffage, donc fabriquée dans le même « tonneau » que le chauffage. Ce serait bien mieux de calculer cette valeur, au lieu « d’estimer » cette répartition de consommation énergétique entre le chauffage et l’ECS, comme pour la valeur de la consommation d’énergie commune. Dans ce domaine, le « calcul nasal » appelé plus couramment pifomètre, a été longtemps le principal outil de répartition. Beaucoup d’immeubles traînent des ratios anciens complètement erronés, de même que dans certains contrats d’exploitation « avec intéressement ». Il y a du chauffage dans l’ECS, ou de l’ECS dans le chauffage. Il est vrai que tant qu’il n’y a pas de l’eau dans le gaz on peut s’en satisfaire. Mais la répartition ne sera pas équitable déjà sur ce point. Un ratio d’ECS change à chaque instant. Il est donc relativement différent entre l’été et l’hiver. Prendre le ratio d’été (plus facile à approcher) pour le calcul de la part chauffage d’un immeuble, serait erroné.

La répartition peut se faire, soit par des répartiteurs sur chaque radiateur soit avec des compteurs en entrée d’appartement. Le compteur thermique général d’appartement est plus fiable et plus simple à gérer, mais il nécessite une distribution horizontale depuis le palier de la cage d’escalier, ce qui est peu courant. Malheureusement les installations ont (presque) toujours été réalisées avec une distribution par colonnes montantes avec tous les inconvénients que cela représente (d’équilibrage, de comptage, de surchauffe, de transmission de bruit, d’eau, de dilatation...).

Le partage de la facture chauffage est imposé sur le fait que le chauffage collectif « peut être propice à une surconsommation, car il est difficile de lier son comportement au quotidien avec sa facture énergétique ». Il est dit aussi que la répartition « peut être efficace que si le système de chauffage est bien réglé ». Et si l’on revient sur les seuils qui obligent à avoir des robinets thermostatiques (150 kWh/m2.an) ou « d’installer des appareils permettant de réguler la quantité de chaleur émise dans les logements » (190 kWh/m2.an), on peut se demander où est le problème ?

Les discours de type, « je ne veux pas payer pour les autres », « …pour ceux qui surchauffent », « qui ouvrent leurs fenêtres » n’ont aucun fondement à partir du moment où le chauffage permet d’obtenir une température de 20°C dans toutes les pièces de tous les logements. La « fenêtre ouverte » en hiver est en général dû à l’aération des chambres dans certains appartements pendant un instant le matin dans des immeubles en défaut de ventilation et à une surchauffe due aux apports (colonnes montantes, occupation et soleil). Dans le cas des surchauffes dues aux apports, le robinet thermostatique règle relativement bien le problème, donc le robinet thermostatique referme la fenêtre. Quel pouvoir !

Quant à la ventilation défectueuse, il faut se souvenir que les constructeurs ont l’obligation de mettre en place une ventilation dans les immeubles collectifs. Et ceci depuis près d’un demi-siècle !

Alors, mettre sur le dos « le comportement quotidien » de l’occupant, c’est un peu gonflé.

Nous arrivons vers les points les plus compliqués. La partie incombant à l’occupant de l’appartement a été arbitrairement établie à 30% répartis sur les tantièmes de copropriété et 70% sur le comptage individuel. Les 30% représentent la consommation énergétique de l’installation hors des appartements (pertes de l’installation en chaufferie, réseau, chauffage locaux communs, halls d’entrée…). Déjà un premier problème. Suivant les installations, cette valeur peut être de 20% comme elle peut l'être de 40 %, voire 50% dans certains cas extrêmes. On ne peut que conseiller d’avoir la valeur la plus réelle possible et non une valeur arbitraire.

Le syndic «peut déterminer la clef de répartition des frais individuels » « pour tenir compte des situations thermiquement défavorables des logements ». Clef qui « peut être modulée sous réserve de l’accord de l’assemblée générale des copropriétaires».

Il semble que le syndic a bien la clef du local commun, mais certainement pas la clef de répartition du chauffage, appartement par appartement. C’est une étude complexe. Donc elle a un coût. Et comme la thermique d’un bâtiment est une « science floue », elle ne sera pas totalement équitable. Suivant sa qualité, elle sera peut être dans une tolérance acceptable. Quant à l’accord sur la clef, par l’assemblée, des copropriétaires, j’ai une pensée compatissante pour le représentant du syndic dirigeant la réunion.

Finalement, ce qui pourrait justifier la répartition du chauffage collectif dans un immeuble, dont l’installation est bien équilibrée, les radiateurs équipés de robinets thermostatiques et une bonne clef de répartition pas trop injuste, serait le gain énergétique et financier pour ceux qui ont la possibilité de couper leur chauffage pendant toute la journée, le week-end, ou de plus longues périodes de non-occupation (vacances…).

Mais c’est là le vrai problème de cette répartition.

Alors pourquoi le titre de ce billet ? Parce qu’il s’agit du problème du transfert d’énergie entre appartements (pour bien causer) et plus simplement du « vol » de calories.

Parce que ce principal problème du comptage individuel dans un chauffage collectif, ou du chauffage individuel dans un immeuble d’habitation (individuel gaz ou électrique) est très facilement cause d’inégalité.

Un appartement moins chauffé récupère une partie de l’énergie de l’appartement mitoyen plus chauffé. Cette ballade de calories de l’appartement plus chauffé à l’appartement moins chauffé serait acceptable s’il y avait une bonne isolation entre appartement (mur, sol et plafond), sauf que la rentabilité (financière et énergétique) serait très discutable. De plus la mise en œuvre et la décision en assemblée générale sont irréalistes.

Ce transfert d’énergie peut, dans certains cas, être très important. On peut rencontrer des cas extrêmes en chauffage individuel en immeuble collectif.

Pour exemple : Dans un immeuble ayant des installations individuelles au gaz, l’appartement situé au dernier étage, sous terrasse, qui est occupé par un couple de retraités (ne pouvant pas se payer 6 mois de vacances en hiver dans un appartement sur la Côte d’Azur), ayant comme mitoyenneté inférieure (étage intermédiaire) un appartement occupé par un couple en activité, absent toute la journée, donc coupant le chauffage, fait que l’on peut avoir un écart d’un à quatre.

C’est pareil pour le retraité habitant dans un appartement intermédiaire qui peut se payer des vacances en hiver sur la Côte d’Azur ou des étudiants en colocation coupant le chauffage trois jours par semaine sur le WE.

Avec la répartition du chauffage collectif, cela peut être aussi inégalitaire pour certains. La part revenant à l’occupant est donc de 70%. Ce qui veut dire que certains appartements intermédiaires vont tendre vers cette économie. Plus ils seront dans les étages intermédiaires avec des colonnes montantes de diamètres « confortables », qui dans ce cas leur apportent des calories « gratuites », et si la façade est un peu isolée, ils pourront fortement s’en approcher, au détriment des appartements des extrêmes (surtout terrasse, pignons, et RDC).

Comme les appartements intermédiaires sont très majoritaires dans un immeuble (donc décisionnaires à l’AG), il faut espérer que les occupants des extrêmes auront tous des moyens financiers confortables, sinon ça va chauffer sans avoir recours au pétrole ! Répartir c’est diviser ?

Déjà sans répartiteur, l’isolation des parois non communes (terrasse, pignons et RDC…) est majoritairement considérée par les occupants des appartements intermédiaires (et largement relayé sur Internet), comme non profitable à l’ensemble des appartements (ce qui est complètement faux), comment en AG ces travaux peuvent-ils être votés après la pose de répartiteur ou de compteur individuel ?

C’est comme cela que l’on réussit à mettre la charrue avant les bœufs. Comme quoi « un premier pas » peut bloquer un second, pourtant beaucoup plus simple et plus efficace.

Les économies d’énergie, la réduction du gaspillage devraient permettre de limiter les risques de conflits de façon générale sur la planète. Pour les bâtiments collectifs d’habitation, c’est pareil. C’est une microplanète. En voulant faire un « premier pas pour la maîtrise de la dépense énergétique » avec des répartiteurs, on ne va pas décrocher la lune et ce ne sera pas le grand pas nécessaire pour l’humanité.

Il y aurait 85% de Français qui seraient en faveur d’une individualisation du chauffage en collectif. Ça peut se comprendre en raison du manque d’informations. On peut parler des avantages d’un système, mais il ne faut pas oublier de citer les inconvénients. Et puis 85%, ça ne doit pas être très loin du pourcentage moyen d’appartements intermédiaires, donc favorisés.

Il serait intéressant de connaître le retour d’expérience des installations qui se sont faites depuis une trentaine d’années. Une étude indépendante et sérieuse a-t-elle été faite sur ce retour d’expérience pour aider à rédiger (ou non) ce décret ? Les « évaporateurs » posés dans les années 80, sont-ils toujours en place, ou se sont-ils évaporés dans la nature ? Quels problèmes rencontrés ?

Il y a de plus en plus de difficultés financières dans les familles. Est-il justifié de leur imposer une dépense supplémentaire avec un hypothétique résultat, voire un risque d'augmentation de leur factures de chauffage ? On sait que beaucoup de familles en difficultés financières ont des difficultés pour gérer leurs dépenses. Combien de logements HLM ayant été équipés de chauffage individuel en convecteurs électriques ont posé des problèmes aux occupants ayant de faibles revenus ?

Le chauffage collectif a des avantages. C’est dommage de lui créer des inconvénients.

On peut aussi se poser la question sur l’énergie consommée pour le comptage, de la fabrication à sa fin de vie au regard de l’économie réelle, sur le terrain. Mais ça c’est une autre histoire, très générale, qu’il faudra sérieusement aborder un jour. 

Mais que faire ma brave dame ? Eh bien il faut espérer que les syndics de copropriétés et bailleurs sociaux privilégient dans un premier temps l’amélioration de l’équilibre thermique de leurs bâtiments en isolant correctement les parois non communes (pour avoir moins d’écart de déperditions entre logements) en rééquilibrant l’installation, voire en rénovant la chaufferie avec des solutions performantes. Ce sont des travaux avec des retours sur investissement intéressants. Après, les 150 ou 190kWh/m2 par an vont un peu s’éloigner. C’est quand même râlant qu’en 2015, alors que l’on parle de COP21, de Bâtiments Basse Consommation et passifs, que de très nombreux immeubles consomment encore plus de 190kWh/m2.an voire beaucoup plus.

Et si après l’immeuble est toujours dans ces seuils, ou si ces travaux basiques n’arrivent pas à être votés, il faut espérer que les syndics, les bailleurs sociaux et le conseil de la copropriété auront la capacité de gérer les dérapages.

On peut s’occuper du climat de la planète, mais essayons d’éviter de dégrader le climat social.

 

(1)   Site du Ministère du Logement, de l’Egalité des territoires et de la Ruralité :

http://www.territoires.gouv.fr/la-repartition-des-frais-de-chauffage-dans-les-immeubles-collectifs

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.