Zut, on est dans le PPI !

En ce 21 juin, habituellement jour de fête, jour de la musique, nous avons eu droit à la douche froide. Je ne sais pas par quelle opération d’un sain d’esprit, nous sommes entrés dans la zone dangereuse d’une centrale nucléaire, par le biais d’un compas qui, au lieu de faire un cercle de 10 km, fait maintenant un cercle de 20 km.

Nous avons trouvé ce jour dans notre boîte aux lettres, une lettre, très anodin, coincé entre une pile de publicité (pourtant interdite de séjour). Elle a failli partir dans la poubelle papier. Ça n’aurait pas changé grand-chose, mais comme un homme (ou une femme) averti(e) en vaut deux, ça permet de s’inquiéter deux fois plus.

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Ce courrier nous indique que désormais nous entrons dans le clan fermé des personnes ayant le droit d’être protégées, ainsi « que nos biens et notre environnement, pour faire face aux risques particuliers liés à l’existence » de ladite centrale. La centrale la plus proche est de l’autre côté de la montagne. On ne la voit pas. Pénard. Ben non. De plus si le compas s’élargit très légèrement, le risque est quatre fois supérieur. Quatre centrales dans les dents !

On apprend que le PPI, l’ASN, l’IRSN, les CLI, le PCS veillent sur nous. PAF dans le PIF(1).

Nous entrons dans le PPI, grâce, ou à cause (au choix), des Japonais, après une longue réflexion de 8 ans. Cette couronne supplémentaire sur les 19 centrales nucléaires en France « concerne 2 200 000 personnes, 204 400 ERP, dont 1800 écoles, répartis sur près de 1100 communes et 33 départements ». Autour de notre centrale attitrée, combien sommes-nous ? Suffisamment nombreux pour faire la causette lors de l’exode sur les belles routes de France. Est-ce que ça pourrait faire évoluer la politique de l’autruche ?

Nous allons « bénéficier d’un dispositif  de prévention spécifique ». Si c’est un « bénéfice », c’est rassurant et c’est sympa de nous en faire bénéficier. Si nous comprenons bien ; pendant près de 40 ans, notre centrale était un risque sur 10 km. Si elle l’est maintenant sur 20 km, c’est donc que les centrales sont 2 fois plus dangereuses après 40 ans ? À moins qu’après 40 ans de réflexion on admette qu’il y a un vrai problème, plus large ? À quand le troisième cercle ?

Curieux de savoir à combien de kilomètres se trouve notre centrale, une recherche est lancée sur  Google Earth. Comme toutes les centrales, la nôtre est pixélisée. On devine quand même l’emplacement des deux tranches nucléaires. Surprise, notre habitation est pile sur le rayon des 20 km ! Juste au milieu du trait (véridique, juré). Si l’on prend le pixel central de la première tranche, le centre de notre habitation est à 19,92.km et si on prend le pixel central de la  deuxième tranche, le centre de l’habitation est à 20.14.km. Pourvu que ce ne soit pas la première tranche qui pète. C’est-à-dire que le salon est dans le PPI tandis que la cuisine et la salle de bains n’y sont pas. Ça tombe bien. La cuisine est le lieu important où un bon repas peut remonter le moral en cas d’alerte et la salle de bain pourrait aider à la décontamination si on a trop traîné au salon. Car à la moindre information du PPI, ou du CLI, ou de l’IRSN, ou du Préfet, ou du Maire (qui veillent sur nous), à la moindre alerte, on a plus qu’à foncer à travers le couloir et se réfugier à la cuisine. On passe directement hors du cercle des 20km et on évite de se shooter à la pastille iodée.

Mais que se passe-t-il quand on s’est réfugié dans la cuisine ? Et bien on fait simplement partie du plan ORSEC, comme l’ensemble des Français qui ne sont pas dans le cercle. C’est-à-dire qu’au lieu d’avoir des cachets en stock, on a droit à une distribution de cachets, mais APRÈS que ça ait pété. Heureusement pour nous, s’il y a, à ce moment, un risque de pénurie, nous aurons l’avantage, au moment de notre fuite du salon à la cuisine d’importer les cachets d’iode stockés au salon. Vous suivez ? Nous pourrons aussi appeler le Préfet pour lui signaler que l’on est armé pour lutter contre le fléau. Ça lui permettra d’éviter de se déplacer pour la livraison et d’en faire profiter un foyer qui se trouve en zone ORSEC (qui ne veut pas dire « hors secours », il y en aura bien un peu).

Suivant les recommandations du prospectus, qui accompagnait la lettre anodine, nous avons foncé sur le site recommandé.

  1. « Je me mets à l’abri dans un bâtiment». OK, mais si je suis dans le jardin, je le sais comment ? Sirène, cloches, parachutage de prospectus…?
  2. « Je me tiens informé(e) ». Donc il faut que nous envisagions de déplacer la télé du salon à la cuisine pour être informés heure par heure. OK.
  3. « Je ne vais pas chercher mes enfants à l’école». Ça va pour nous, car il y a quelque temps que les enfants ne sont plus à l’école. Par contre pour les parents concernés ça va être difficile. Faut pas se leurrer. Les autorités croient au Père Noël ?
  4. « Je limite mes communications téléphoniques ». Là aussi on est bon pour une explosion des communications.
  5. «Je prends de l’iode dès que j’en reçois l’instruction ». C’est bon nous serons équipés. Par contre, nous n’avons pas encore cherché sur internet si après on voit des éléphants roses, ou si nous risquons de devenir accros.
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    «Je me prépare à une éventuelle évacuation ». C’est la dernière recommandation. La der des ders sur le prospectus. Bien sûr, elle n’est qu’éventuelle, mais c’est la plus flippante avec un petit dessin d’une famille qui a préparé une pile de valises. Alors le spectre de la débâcle de 1940 apparaît, avec ces images qui ont traumatisé notre enfance. Et puis, vu l’état d’esprit actuel, serons-nous bien accueillis en tant que réfugiés de l’atome ? Pour les angoissés, un conseil ; prenez un antidépresseur pour lire le verso des étiquettes et particulièrement pour la 6e Les personnes qui ont un chien-chien adoré peuvent avaler la boîte, car les animaux de compagnie ne sont pas prioritaires.

Dans le cas où les autorités décident un jour d’étendre le PPI à 30 km (malgré les frontières, Tchernobyl est bien venu nous chatouiller la thyroïde), ce n’est pas (que) 2.2 millions de Français qui seront concernés. Nous avons donc envisagé d’investir dans l’iode.

Finalement, comme on ne peut pas se payer un accident majeur en France sans un effondrement de notre société, il serait peut-être temps d’œuvrer sérieusement et de ne pas gérer notre avenir, seulement en suçant des bonbons et en prenant la poudre d’escampette.

 

 (1) Par ordre presque alphabétique

ASN : Autorité de sécurité nucléaire

CLI : Commissions locales d’information

IRSN : Institut de radioprotection et de sécurité nucléaire

PPI : Plan particulier d’intervention

PCS : Plan communal de sauvegarde

PIF : Nez

PAF : Onomatopée bien connue de bande dessinée, lorsque l’on reçoit un choc.

Site recommandé pour se ioder :    http://www.distribution-iode.com/

Nota : Attention, au dos de la 6ème recommandation, le lien « En savoir+ sur le kit d’urgence » (afin de commencer à préparer nos valises dès aujourd’hui) ne fonctionne pas (« Le délai d’attente est dépassé »), malgré plusieurs essais sur plusieurs jours. Pour le kit de survie, on est quitte pour attendre un moment et espérer que les vents ne pousseront pas trop vite le nuage de destruction massive.

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