Chiennerie d'époque

À propos de l'Honneur de DSK, des menées torves de Marcela Iacub, de l'autofiction et d'autres choses délicates... 

Le micmac nauséeux lié depuis ses débuts à l'affaire DSK, relancé ces jours par la publication du livre non moins glauque de Marcela Iacub, brasse une matière d'époque qu'on aimerait bien voir ressaisie par un romancier digne de ce nom.
Sous le titre avenant (!) de L'Enculé, Marc-Edouard Nabe s'y est essayé l'an dernier, sans résultat probant à mes yeux. L'auteur s'est félicité d'avoir fait un vrai roman profond et drôle, composant un personnage de baiseur cynique affligé d'une épouse d'un sionisme hystérique, mais  tout ça m'a paru mal fagoté et sans aucune épaisseur  réelle, nullement drôle et plombé par la recherche de l'effet; surtout sans style. Nabe se voudrait le nouveau Bloy ou le descendant de Céline, mais il n'a ni la profondeur spirituelle et la méchanceté géniale du premier, ni le sens du tragique et la musicalité du second.   
Quant à Belle et bête de cette dame Iacub, que d'aucuns s'efforcent de tirer vers la littérature, comme s'y est employé Laurent Joffrin,  directeur du Nouvel Observateur, condamné depuis lors sans que le livre ne soit retiré de la vente (une hypocrisie de plus !), il suffit d'en flairer quelques pages, publiée par le Nouvel Obs, pour s'épargner un examen plus approfondi alors même que toutes les circonstances de sa composition puent la fabrication de circonstances à seul fin de scandale et de fric. On sait d'ailleurs que la dame aurait elle-même regretté, dans un mail adressé à DSK, une machination à laquelle elle se serait prêtée. Tout cela dont je me contrefous, pour ma part, non sans prêter la plus vive attention à un autre micmac éditorial construit dans la dernière livraison de l'Obs lié à la pratique de l'autofiction, à ses "dommages collatéraux" éventuels et à ses retombés judiciaires.
Dans quelle mesure un auteur a-t-il le droit d'impliquer nommément (ou sous un nom d'emprunt)  ses proches ou ses connaissances dès lors qu'il a choisi de brasser la matière de sa vie "réelle".  La question touche évidemment ce qu'on appelle aujourd'hui l'autofiction (terme à l'improbable définition et aux équivoques multiples), comme elle  a touché le roman et les écrits intimes publiés ?
Comme il m'est arrivé, personnellement, de publier plus de mille pages de mes carnets, incluant le plus souvent le nom de personnes vivantes sans la précaution des initiales (je laisse à d'autres la prudence cauteleuse et  un peu tartuffe consistant à désigner "cet imbécile de N." ou cette peste de B."), je me suis souvent posé la question: de quel droit t jusqu'où ? Un ami, le cinéaste Richard Dindo, qui a lu mes carnets avec passion, m'a reproché un jour d'être trop explicite "par honnêteté", trop cruel par franchise, trop humiliant en exposant ainsi autrui, et je l'ai écouté. Après la publication de mon dernier livre, Chemins de traverse, je me suis reproché cependant de n'en avoir pas tiré assez de conséquence, en parlant trop durement de tel ou tel de mes proches avec lequel, à un moment donné, j'étais en conflit. En écrivant, je me disais que toute l'affection que je manifestais ailleurs au même personnage pouvait "supporter" ces réserves, en oubliant l'exposition que représente la publication. De drames privés très pénible que nous avons vécus, et que j'évoquais longuement dans mes carnets, j'ai tout retiré de ce livre, et cette réflexion vaudra plus encore pour la longue chronique sur laquelle je suis en train de travailler - on apprend...  
Cela  pour dire que je me sens assez bien placé pour apprécier les dangers de toute interférence entre vie ordinaire et transposition littéraire, auxquels se mêlent aujourd'hui toute une spéculation, parfois sordide, sur les profits pécuniers que peut alimenter le recours à la justice, nouveau micmac.
Le dossier de l'Obs sur les séquelles judiciaires de certains livres récemment parus, sous les signatures de Lionel Duroy ou de Christine Angot, nous apprend que les éditeurs font examiner certains ouvrages par des avocats avant de les mettre en circulation. Mais jusqu'où cela ira-t-il ? À vrai dire le serpent se mord la queue, qui n'a plus rien à voir avec la littérature. Au lendemain de la publication de L'enculé, Marc-Edouard Nabe déclarait à un journaliste qu'il espérait vivement qu'on le traîne en justice. Hélas on ne lui fit même pas cette fleur: son livre passa quasiment inaperçu. Or cette recherche de la publicité, via l'opprobre, est-elle plus défendable que les poursuites entamées par DSK contre Marcela Iacub, sous prétexte que sa "vie privée" se trouvait pour ainsi dire violée ?  Reste qu'une bonne partie de la littérature et souvent de haute volée, se nourrit des "secrets" de la vie privée, qu'il serait vain ou absurde de censurer. Un Proust compose un personnage (disons Robert de Saint-Loup) en mêlant les "modèles" de dix de ses amis, mais rien n'interdirait aujourd'hui qu'un de ceux-là ne l'attaque en justice. On dira que l'autofiction ou les écrits intimes sont plus exposés à celle-ci, mais   le passage à la fiction n'a jamais exclu les susceptibilités ou le goût du lucre de ceux qui croyaient se reconnaître dans un roman, et légiférer en la matière paraît difficile.
Je préfère, pour ma part, interroger la sensibilité et le respect humain de chacun, qu'il soit auteur ou lecteur. Mais le climat général d'indiscrétion et de clabaudage, la curiosité vulgaire et l'exhibitionnisme relayés par les médias ne facilitent pas la juste appréciation des choses. La seule apparition de DSK triomphant, pour ainsi dire, au sortir du palais de justice où il a "fait la peau" de Marcela Iacub et du Nouvel Obs en invoquant son "honneur", achève de donner, à tout ça, son tour abject  et néanmoins intéressant, par delà toute morale, pour un romancier...    

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.