Ca touche, ça touche pas, ça touche pas ça touche.

Spécialiste des rapports de force, praticien impliqué, j'ai créé la Médiation Professionnelle et la profession de médiateur... Dans cette période trouble où l'on manifeste sa solidarité, sa compréhension, son attente des bonnes manières, je viens vous arracher à la torpeur des mots bienveillants.

Souvent sur les réseaux sociaux, je lis des messages de paix, des appels déchirants au bonheur, des déclarations de solidarité avec les poissons, et la faune, l'environnement, ou avec une personne persécutée au loin. Je lis un peu partout des couplets sur l'attention aux autres, des "il faut être bienveillant" ; l'empathie, "il n'y a que ça" ; l'esprit d'équipe, il faut l'avoir ; les émotions, c'est "un territoire à conquérir dans le cerveau, avec les neurosciences appliquées aux ressources humaines". Les meilleurs vont jusqu'à décrire les subtilités des théories quantiques dans la "gestion des émotions." Je lis des témoignages très esthétiquement écrits. On me propose de regarder une vidéo : un individu crasseux, mendiant à la rue, est aidé par des gamins poilus du menton qui font remplir une gamelle de monnaie par les passants et s'en vont. Jolies voix, guitare à la main. Trois petits tours. L'un a tambouriné sur un seau. Le clodo médusé a le visage reconnaissant. C'est touchant. Emouvant. La larme à l'oeil et l'anticapitalisme à la main.

Ca touche, ça touche pas, ça touche pas ça touche. Vas-y, essaie, le sens de la vie est contenu dans cette idée : qu'est-ce qui touche ?

Et, paf ! sur ce charmant réseau social, il y a un type qui la ramène, genre gilet jaune du surf numérique. Un défroqué de la république, un sans-culotte de la démocratie, un renégat des bureaux de vote. Lui, il crie. Il écrit en majuscules. Lui, il parle mal. Il fait des fautes. Lui, il a le propos graveleux. Il évoque ta mère, avec des mots qui renvoient à l'usage du papier hygiénique. Il sent le rondpoint, le feu de camp et le bourre-pif, même si ce n'est pas la réalité.

C'est quoi ça ? Mais franchement, c'est quoi, cette violence indigne ? On peut s'exprimer calmement, même si on n'a pas appris. Quoi ? Et Alors, on fait des efforts. Quand on n'est pas allez à l'école, on se la ferme, surtout quand on fait la manche aux aides sociales, la générosité des bonnes âmes du CAC40 qui pourraient s'en mettre encore plus à gauche, comme on va En Marche. Il nous pollue ces gens avec leur réalité plaintive et revendicatrice, genre tu frappes à la porte, on ne t'ouvre pas, alors reste dehors et va frapper ailleurs. Quoi, il n'y a qu'une porte ? Il y a bien pire ailleurs, allez, va, refais ta vie !

Et puis ... Soudain ! Soudain, c'est la découverte ! Vous comprenez. La lumière se fait. Incroyable, p.. de m... ! Votre bienveillance, elle glisse dans votre pantalon et reste collée, là. Vous vous rendez compte que c'est du prêchi-prêcha de catéchisme. L'équivalant d'un voile sur la réalité des situations. Au lieu de rester figée sur le seuil de la tolérance, votre comprenette a franchi le seuil de l'altérité. Ce n'est pas le même chemin. Perturbant et mère veilleuse ! Vous comprenez qu'il faut appliquer toute la beauté de votre discours, des gentils programmes pavés de l'enfer des bonnes intentions, au delà des limites de votre cercle habituel. Vous supporterez un instant les mots de misère sociale, d'injustice économique, d'instruction sélective, de désavantage environnemental. Vous découvrez la réalité des yeux crevés dans des manifestations de traine-savates du libéralisme. Vous voyez, de vos deux yeux éberlués, les violences policières. Sacrées bavures. Mais vous n'irez pas jusqu'à militer. Vous resterez silencieux, parce que ce n'est pas croyable. Vous resterez sans doute un oeil (certes) de voyeurisme ouvert sur les photos. Oui, l'oeil du cyclope social, parce que même si c'est trop, il faut voir ce que la violence politique est capable de faire au nom de la paix, à des citoyens dont le quotidien était déjà peu enviable. Ca ne résout rien, mais ça dissuade. Bon canapé.

Mais, quoi ? Certains se diront : "Mais ce médiateur, un professionnel, de quoi il parle ?". P.... de gilets jaunes !

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