Drôle de Tour. Prologue: retour aux affaires!

C'est un plaisir presque enfantin de retrouver les forçats de la route après six années d'un long sevrage. Il y a des accents qui ne trompent pas quand on rentre dans une salle de presse du Tour.  – Prologue des chroniques de Jean-Louis Le Touzet, «Drôle de Tour».

[Jean-Louis Le Touzet, ancien grand reporter à Libération et « suiveur » assidu et talentueux du Tour pendant une vingtaine d’années, accompagne la route (sociale) du Tour dans une France inquiète, entre le 29 août et le 20 septembre. Autour de ce Tour, il narrera la course dans un billet de blog quotidien, ses suspicions de tricherie et l'hypothèse de voir Thibaut Pinot succéder enfin à Bernard Hinault. ]

C'est un plaisir presque enfantin de retrouver les forçats de la route après six années d'un long sevrage. Il y a toujours des accents qui ne trompent pas quand on rentre dans une salle de presse du Tour. Cette patente bien visible autour du cou: l’accréditation. Les confrères tiennent boutique d'une année sur l'autre depuis souvent plus de 20 ans. Certains 30. Ce sont des experts. Ils jugent, dosent, nuancent, raffinent. Leur papier du jour tiendrait presque dans une petite fiole. Un élixir de cyclisme en quelque sorte.

En plus d'ordinaire, le 14 juillet, les papiers sont entourés de tricolore. Ça, c'était avant.

Il semble en effet que la Covid va modifier considérablement les habitudes de travailler des membres de l'Institut du Cyclisme de la Salle de Presse. En voici une preuve, et on verra tout au long des trois semaines si elle modifiera à l'issue la grammaire du suiveur : voir à la télé la course, traduire le patagon cycliste en bon français. Ensuite écrire jusqu'au crépuscule. Et puis passer à table.

Une connaissance, dont on taira le nom et les qualités. Fort proche de l'organisation.

Elle : « Si tu penses pouvoir raconter le Tour comme avant, tu te mets le doigt dans l’œil. Tu t'es trompé d'année. Pas de conférences de presse, sauf virtuelles, pas de propos recueillis à l’arrivée, pas d'accès aux bus des coureurs : rien. Et si tu attends des infos du Tour, tu t'es trompé de maison. ASO (Amaury Sport Organisation) ne donne jamais rien... Quand je vois les confrères en salle de presse je me demande ce qu'ils sont venus faire. Au fait, qu'est-ce que tu viens faire au juste ? » 

Eh bien rappeler, en autres, que le dernier cas de dopage officiellement référencé remonte à 2012 (Frank Schleck). Voire évoquer la présentation du Tour qui est toujours un moment de liesse populaire pour l'amateur de vélo qui vient voir ses champions enfin «de plus près». Mais jeudi, Place Masséna, ce fut un four.

Ah ça oui, les choses avaient été faites avec beaucoup de soin afin de respecter les fameuses distances. Le confort y gagnait. Des chaises avaient été installées. Un podium monté.

Le soleil était radieux. Mais faut croire que les invités, triés sur le volet par la mairie de Nice, n'ont pas jugé bon de se déplacer.

Par peur d'une possible contamination, sachant la Région PACA en zone rouge écarlate ? Ou tout simplement parce que le Tour fait moins recette ? Ou alors que Nice n'est pas Bruxelles (Grand Départ l'an dernier) ou Brest (Grand Départ l'an prochain), et/ou que l’aficion cycliste sur la Riviera serait moins vive ? Même le maire, Christian Estrosi, semblait gêné sur le podium. C'est dire.   

Bah, on a trois semaines pour juger sur place.  

Concernant la 107ème édition en elle–même, et comme le dit confrère, qui ne pensait pas d'emblée aux protocoles sanitaires mis en place par la course (un étourdi qui se mouche dans son masque), c'est «un vrai chantier», ce parcours. En effet les étapes sont d'une dureté terrible, pas de temps mort.  

Ça commence fort par les deux étapes niçoises bien casse-pattes. Un choc thermique dimanche à prévoir en haut du Turini (1er catégorie).

Dans le marc de café, on voit les Colombiens planer dans la montagne (Quintana, Uran, Bernal). Ils n'attendront certainement pas l'étape du Colombier (étape 15), horrible, deux 1er catégorie et le final HC,  pour se mettre en valeur.

Est-il nécessaire de rappeler que Bernal, d’Ineos Grenadier, a remporté le Tour l'an dernier ? Comment ne pas oublier l’ancien sauteur à ski, le Slovène Primoz Roglic, leader de la formation néerlandaise Jumbo Visma, si impressionnant que c’en est presque intimidant ? De même que le co-leader de la même équipe, le néerlandais Tom Dumoulin, certes rouleur mais aussi chevrier à ses heures ? Il se dit que ce dernier se verrait déjà prendre la place du Slovène, si ce dernier devait montrer des signes de faiblesses, sachant que sa chute dans le Dauphiné l'a quand même bien abîmé.   

Vu la cadence imprimée dans le Dauphiné, tour en miniature, on se demande si les Français vont réitérer les performances de l'an dernier (Alaphilippe-Pinot). Et Bardet, à l'allure si académique (2e en 2016 et 3e en 2017) ? Le sentiment que ça roulait dans le Dauphiné un peu trop vite parfois pour le leader d’AG2R. Il ne vise que les étapes. C'est du moins ce qu'il a dit jeudi en conférence… virtuelle.   

Un confrère catalan a peur que le Tour n'aille pas jusqu'au bout : « Si ça s'arrête, on fait quoi ? » (si deux coureurs sont touchés alors l'équipe doit se retirer, dit le règlement).  Il y a deux jours deux membres de l'encadrement de l'équipe belge Lotto, à la suite de tests PCR « non négatifs », ont  été priés de quitter la Grande boucle.

En 1998, le Tour, après l'affaire Festina, a fini en lambeaux à Paris. Mais a fini. Le Tour est tellement plein d'orgueil et si vaniteux qu'il lui était insupportable (financièrement s'entend), que l’édition 2020 puisse être annulée. Le voilà réduit à faire des incantations, sautant d'un pied sur l'autre en se disant que ça n'arrivera pas. Mais quoi donc ? Des cas positifs au Covid. Ou alors des cas de dopage ?

À la question posée à des experts : est-ce que le dopage a été totalement éradiqué ? Peu ont rit. Beaucoup se sont excusés.

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