Mémoire de l'esclavage. Retour sur l''affaire Jean-François Niort.

Mémoire de l’esclavage :

retour sur l’affaire Jean-François Niort

Depuis un mois, le débat public à la Guadeloupe a été envahi par la question de la mémoire de l’esclavage… Certains cercles nationalistes ont taxé de "révisionniste" l’historien Jean-François Niort qui, dans son travail sur le Code noir, contesterait l’horreur de l’esclavage et ne le reconnaîtrait plus comme « crime contre l’humanité ». Cette tentative de remise en cause de la recherche historique a été vivement contestée à la Guadeloupe même, alors que, sur Médiapart, la linguiste africaniste Hélène Passtoors a commenté un débat pour elle « bien mal emmanché ». Nous répondons ici en large part à son commentaire.

 

Rappelons les faits. Dans le blog de Jean-Pierre Anselme dans Médiapart, en date du 26 mars 2015 http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/260315/racisme-ordinaire-en-guadeloupe on trouve un billet qui se fait l’écho d’un tract de l’UGTG  (Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe, syndicat d’obédience nationaliste) appelant, pour le 29 mars, à une marche « contre le racisme, les discriminations et le mépris ». Billet intitulé « Racisme ordinaire en Guadeloupe »… Qu’y trouve-t-on en fait, en matière de « racisme ordinaire » ? Un amalgame de diverses affaires, remontant parfois à plusieurs années et se passant pour deux d’entre elles à la Martinique (en 2009 et 2011), la plus récente entourant l’érection d’une stèle « aux premiers Français » ayant débarqué à la Guadeloupe en 1635 (qui devait être érigée dans la localité de Sainte-Rose et qui a été détruite depuis),  ainsi qu’une accusation portée contre l’historien Jean-François Niort, taxé de "révisionniste", au motif qu'il contreviendrait, par son travail sur le Code noir, à une doxa mémorielle ! 

On peut rappeler que Jean-François Niort est maître de conférences en histoire du droit, habilité à diriger des recherches, à l’Université des Antilles. C’est un historien reconnu, auteur d’excellentes publications sur l’histoire du droit de l’esclavage : citons, entre autres, sa récente réédition, en 2012, du Code noir. Son engagement anticolonialiste et antiraciste ne fait en outre pas de doute : il s’est notamment impliqué dans la délicate question des réparations, dont il s’est déclaré partisan, et dans l’affaire de la pollution des sols par le chlordécone aux Antilles, qu’il a resituée dans la longue durée de l’exception coloniale.

Un premier billet de défense de Jean-François Niort a été publié le 31 mars dans Médiapart par Caroline Oudin Bastide , historienne de l’esclavage, intitulé « La mémoire contre l’histoire ». http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/310315/esclavage-la-memoire-contre-l-histoire. Jean-François Niort a tenté de se justifier directement auprès de ceux qu’il pensait être des compagnons de lutte, s’attirant une réponse cinglante de Dannick Zandronis, où l’on note le recours à un lexique racialiste (« N’oublie pas que tu es un Blanc France…) et l’utilisation de termes choisis, comme « ciblé », employés vis à vis d’autres historiens (guadeloupéens) qui sont eux aussi dans le « collimateur » des militants nationalistes. Suite à ce dialogue avorté, J.F. Niort a été l’objet d’une véritable fatwa, exigeant son départ de la  Guadeloupe, comme le proclame le site nationaliste (CNN) de Dannick Zandronis, affichant sa photographie en grande dimension comme s’il s’agissait d’un repris de justice, le comparant même à un « petit Salman Rushdie français »… Cette attaque a donné lieu à une vive réplique de Jacky Dahomay, philosophe guadeloupéen, par un billet de blog en date du 6 avril, intitulé « Dénonçons la fatwa contre Jean-François Niort » http://blogs.mediapart.fr/blog/jacky-dahomay/060415/denoncons-la-fatwa-contre-jean-francois-niort.

Cette polémique a suscité l’intérêt de la linguiste africaniste Hélène Passtoors, qui a été elle-même militante anti-apartheid en Afrique du Sud (ce qui lui a valu d’être emprisonnée pendant plusieurs années), car elle lui a rappelé des polémiques qu’elle avait pu connaître en Afrique. Elle développe, d’abord dans un commentaire au texte de Jacky Dahomay puis dans un billet de blog en date du 6 avril, http://blogs.mediapart.fr/blog/helene-passtoors/060415/le-code-noir-reflexions-dune-outsider-propos-de-la-polemique-sur-mp-suite-au-travail-historiqu

un point de vue qu’elle qualifie d’outsider par rapport à cette querelle qu’elle estime « bien mal emmanchée » … Livrons-nous, dans un esprit de dialogue constructif, à une analyse de ses arguments, ce qui va nous permettre d’avancer certains éléments de réflexion. Disons-le en préalable : on ne peut qu’avoir du respect face à son expérience sud-africaine mais, en cette affaire, force est de constater qu’elle projette une grille de lecture africaniste qui est loin d’être adaptée à la réalité antillaise.

Interprétation du Code noir et analyse du processus de créolisation

Revenons à l’interprétation du Code noir telle qu’elle a été proposée par J.F. Niort, mais aussi par d’autres. Cette interprétation met en évidence une coexistence de la réification juridique de l’esclave (il est un bien meuble) et de son humanité (sa reconnaissance en tant que personne, capable de raisonner, de prendre des initiatives, d’accéder à la religion…), cela devant être contextualisé au regard du droit du XVIIe siècle.  « Chicanerie » pour Hélène Passtoors, non essentielle pour elle à l’interprétation historique et pouvant de surcroît être instrumentalisée pour diluer l’horreur coloniale et exonérer ses responsables… C’est là que le bât blesse ! Ce qu’elle estime être une « chicanerie » permet en effet de rendre compte au mieux de la dynamique culturelle de la créolisation, que le regretté anthropologue haïtien Michel-Rolph  Trouillot (professeur à l’Université de Chicago), reprenant certaines intuitions d’Édouard Glissant que celui-ci avait également développées à partir de la métaphore du détour, qualifiait de « miracle »[1]… Mais comment comprendre cette issue improbable, produit d’une institution aussi éminemment haïssable que le système esclavagiste, dont il ne s’agit en aucune manière d’atténuer la dimension de « crime contre l’humanité » ?

 L’argument partagé par E. Glissant et M.R. Trouillot place au premier plan la capacité des esclaves à utiliser les contradictions inhérentes aux principes fondamentaux du système esclavagiste et aux rouages quotidiens du fonctionnement des plantations, leur aptitude à contourner les marges, au cœur pour eux d’une certaine forme de résistance :

« Les pratiques culturelles afro-américaines ont émergé sur les marges des plantations, rongeant la logique d’un ordre et de ses manifestations quotidiennes. S’insinuant dans les interstices du système, elles ont conquis chaque pouce de chacun des territoires culturels qu’elles occupent maintenant. Dans ce sens, la plantation a été la première matrice culturelle des populations afro-américaines […]. Il s’agissait d’un contexte imposé, rigide, d’une institution imposée aux esclaves, mais au sein de laquelle ils ont accompli leur plus formidable réalisation, celle de créer ce qui est vraiment devenu un Nouveau Monde »[2].

Les anthropologues américains Mintz et Price, auteurs d’un texte qui a fait référence dans les études afro-américaines[3], vont dans le même sens : les faits doivent pour eux être resitués dans leur cadre historique intégral, en essayant de se dégager, autant que faire se peut, des considérations idéologiques qui souvent les encombrent. Ils sont d’avis que s’est en fait produite une érosion des principes de coercition sur lequel le système esclavagiste colonial était fondé, à partir d’une de ses contradictions centrales : les esclaves étaient en effet définis comme des propriétés, mais ils étaient censés agir comme des personnes humaines… Ils furent capables d’influencer le système, de résister à son oppression, même si celle-ci s’accompagnait éventuellement de la manipulation du consentement (les dominés devant être persuadés de la justice, ou du moins de l’inévitabilité, du système…), de façonner leur propre culture, en un mot de faire leur propre histoire…

Mémoire et histoire 

La chasse qu’Hélène Passtoors fait aux « nuances » s’avère donc en la circonstance bien réductrice, et sa charge contre l’ « objectivité scientifique », qu’elle met indûment au service de la colonisation, de l’apartheid ou de la politique israélienne, se révèle contre-productive, car c’est justement un supplément d’histoire qui permet le plus souvent de sortir des faux semblants et des idées reçues (l’exemple d’Israël, et du travail d’un historien comme Shlomo Sand, est à cet égard particulièrement illustratif[4])… Et sa critique du texte de Caroline Oudin-Bastide, dont l’engagement politique ne fait pas non plus de doute, semble bien mal venu, car la « science historique moderne », pour reprendre son expression, entretient des relations bien plus complexes avec la mémoire que celles qu’elle avance (pour elle « la mémoire fait partie de l’histoire » et en fournit le contexte…). La mémoire peut certes être le matériau de l’histoire, comme dans l’histoire orale, et combler ainsi les lacunes des archives, mais l’historien peut se faire aussi historien de la mémoire, s’intéressant aux réverbérations du passé jusqu’au présent, telles qu’elles sont ressenties par les acteurs à différents moments ; les travaux des historiens sont susceptibles eux-mêmes de devenir objets de mémoire… L’histoire n’obéit pas en outre aux mêmes valeurs que la mémoire : alors que celle-ci met au premier plan la fidélité et carbure à l’affectivité, c’est la quête de la vérité qui est la première exigence de l’histoire ; seule elle permet, par la mise à distance qu’elle installe, d’accéder à une juste mémoire, entre le « pas assez » et le « trop », pour reprendre une formulation de Paul Ricoeur[5], et à un récit qui puisse être partagé. Laënnec Hurbon, sociologue haïtien, dans un texte de réaction face à la posture mémorielle de certains cercles nationalistes guadeloupéens, parle de « rapport pathologique à la mémoire », alors que le travail de l’histoire est justement de renvoyer le passé à la condition de l’avoir été. Soumettre l’histoire aux pressions mémorielles, souvent contradictoires entre elles, semble être le plus souvent la porte ouverte à un nouvel obscurantisme. Certes l’on sait bien combien les recherches des historiens dépendent de déterminations sociales, culturelles… et mémorielles éminemment variables, et que les interprétations du passé qui en résultent le sont tout autant (les interprétations successives de la Révolution en sont un bon exemple…), mais les débats contradictoires au sein de la discipline font justement avancer la connaissance, grâce à la confrontation raisonnée des points de vue qui permet, par ajustements successifs, de rendre compte au mieux de la réalité du passé : l’histoire continue à s’écrire au singulier (alors que les mémoires arborent de plus en plus la marque du pluriel…) Il faut donc en ce sens  refuser la partition entre une histoire « occidentale » et une histoire « non-occidentale » portée par des « subalternes » : les historiens critiques ne manquent pas au Sud : l’historien sénégalais Ibrahima Thioub, professeur à l’Université de Dakar, ne manque jamais de s’élever contre les « ouragans mémoriels » qui ne font qu’obscurcir la réalité du passé ; en ont témoigné également, lors du discours de Dakar de N. Sarkozy ou de la controverse née d’une sortie de Claude Guéant sur les civilisations, les prises de position des deux côtés : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-luc-bonniol/100212/pour-un-soutien-franc-et-massif-serge-letchimy, ou encore (pour répondre en cela à un souci d’H. Passtoors) la contestation de l’ethnicisation coloniale par l’anthropologue français Jean-Loup Amselle et l’historien africaniste Elikia M’Bokolo, dans un ouvrage écrit en commun[6]. Dans l’affaire présente, les historiens guadeloupéens ont réagi contre l’attaque faite à J.F. Niort dans un communiqué rendu public.

H. Passtoors plaide pour que la recherche historique puisse « inclure le point de vue des gens qui ont vécu l'horreur dans leur chair, et continuent à la vivre dans le ressenti des rapports de force de type colonie/colonisés entre la métropole et les DOM/TOM » et qu’elle prenne en compte les « blessures vives » de « victimes » encore présentes. Mais de quelle mémoire s’agit-il, qui puisse ainsi contenir une douleur toujours présente, tellement fondamentale qu’elle « n’autoriserait plus personne venant de l’extérieur de cette souffrance  à exercer le moindre jugement » (Laënnec Hurbon) ? S’agit-il, comme on pourrait le croire, de la mémoire vive qui repose sur les souvenirs personnels ou qui ont été transmis de génération en génération ? Mais ne s’agit-il pas plutôt d’une mémoire apprise, reconstruite, qui ne se constitue donc pas au long d’une transmission verticale, mais qui relève d’une communication horizontale, d’une « contagion des idées », selon la formule de Dan Sperber ? Eventuellement fabriquée à partir des retombées de la production savante des historiens, cette dernière se construit aussi de bric et de broc, à partir de toutes les représentations, transitant par la voie orale ou par l’écrit, proposées par ceux qui font commerce du passé : écrivains, journalistes, hommes politiques[7]

Victimes directes, victimes indirectes

Là encore, le point de vue de quelqu’un qui a connu la violence récente de l’apartheid (par rapport auquel ce type de préoccupation se révèle évidemment tout-à-fait pertinent) semble quelque peu biaisé par rapport à la réalité antillaise. On peut renvoyer là à la distinction qu’a faite le grand anthropologue marxiste (et africaniste…) Emmanuel Terray, dans son ouvrage Face aux abus de mémoire, entre les victimes directes et les victimes indirectes[8]. C’est évidemment de ces dernières qu’il s’agit dans le cas de l’esclavage, dont les dernières victimes directes ont disparu à la fin du XIXe siècle, l’Abolition datant de plus d’un siècle et demi. L’éloignement dans le temps, et le métissage qui s’est généralisé, font qu’il semble bien difficile, dans une comptabilité générale des effets de la traite et de l’esclavage, de rendre compte du monde qui en est issu, dans lequel sont nés et ont procréé et tous ceux que ce monde englobait - des maîtres aux esclaves - jusqu’aux individus vivants d’aujourd’hui… Mais on est là dans la fondation sélective de l’identité personnelle : l’individu choisit, selon un certain mode de tri et de validation, certaines informations sur le passé tout en occultant d’autres. Et ces choix identitaires ne sont pas forcément partagés par tous. Jacky Dahomay, dont le patronyme provient à l’évidence d’un transporté africain, n’est manifestement pas sur la même longueur d’onde mémorielle que les contempteurs de Jean-François Niort…

Coexistence de différents régimes mémoriels

Car la réalité antillaise, subtile et complexe, porte la marque longuement imprimée d’une créolisation « profonde » et de la coexistence des normes qu’elle installe… Il n’est évidemment pas question de nier l’importance du préjugé de couleur dans la structuration des sociétés antillaises, qui ont en ont d’ailleurs été l’un des épicentres http://www.lameca.org/dossiers/prejuge_couleur[9]. Mais c’est à ce puissant mouvement de créolisation que l’on peut en particulier rapporter une indéniable « déracialisation » de la vie publique, alors même qu’elle émane d’une société historiquement racisée[10]...  Le sociologue américain Orlando Patterson, d’origine jamaïcaine, a avancé la proposition certainement la plus adéquate pour rendre compte des aspirations apparemment contradictoires de sociétés caractérisées par la multiplicité et la fluidité des niveaux d’identification, à savoir l’idée d’un système d’allégeances multiples et délibérées, parmi lesquelles l’individu peut choisir celles qui peuvent lui assurer le meilleur profit, certes symbolique mais surtout matériel[11]… La population y est sans doute sensible au fait identitaire, mais une réalité complexe l’oblige à beaucoup de discernement dans le choix de ses options politiques…

Ce foisonnement des registres d’identification est particulièrement apparent dans les choix des sujets en rapport avec leurs appréhensions du passé, qui s’articulent aux différents régimes mémoriels sédimentés à partir de l’Abolition. Le régime mémoriel abolitionniste, premier en date, s’est inscrit dans une longue durée depuis 1848 ; le régime nationaliste/anticolonialiste s’est quant à lui essentiellement manifesté à partir des années 1970, issu des mouvements autonomistes ou indépendantistes ; enfin un nouveau régime, « victimo-mémoriel », est apparu dans les années 1990[12]. Ces régimes ne sont pas incompatibles entre eux, et peuvent cohabiter, en fonction de l’ajustement des différentes grammaires mémorielles portées par les acteurs. Pourquoi dès lors privilégier ceux qui seraient porteurs d’une mémoire nationaliste ou victimaire par rapport à ceux dont la mémoire a été façonnée par la lame de fond de l’assimilationnisme,  de loin les plus nombreux, comme semblent le démontrer toutes les dernières consultations électorales ?

La singularité politique antillaise

Les vieilles colonies françaises ont en effet connu, depuis l’Abolition de 1848, un destin politique profondément différent des autres colonies de la région, notamment britanniques, et a fortiori des nouvelles  colonies conquises par l’impérialisme européen à la fin du XIXe siècle. Au moment même de sa libération, le nouvel homme libre est en effet devenu citoyen, et a pu dès lors participer à la vie nationale française. D’où le puissant mouvement d’assimilation qui a assuré son emprise sur les esprits antillais pendant des décennies, marqué entre autres par la revendication de l’impôt du sang (par l’envoi de conscrits au moment de la première guerre mondiale…), ou par la « dissidence » vers la France libre lors du second conflit mondial (alors que les îles étaient encore sous le contrôle de Vichy), ou par le vote de la loi de départementalisation en 1946, portée par les députés antillais communistes Aimé Césaire et Léopold Bissol, face à des minorités attachées aux avantages de la colonie, soucieuses de défendre une prétendue autonomie locale. Ce n’est que dans la décennie suivante, suite aux déceptions devant la départementalisation, que la  situation s’est renversée: la revendication d’un statut départemental a été reprise par la droite, alors que la gauche s’appropriait le thème de l’autonomie (notamment avec Aimé Césaire, suite à sa rupture avec le parti communiste français en 1956), tout en réclamant l’application des droits inhérents à la citoyenneté française… C’est enfin une décennie plus tard, à la fin des années soixante, que sont apparus des mouvements indépendantistes, qui sont toujours restés minoritaires (du moins si l’on mesure leur influence à leur poids électoral ; ils ont pu cependant accéder à la Martinique à une certaine représentation politique au niveau régional).

Ce qui permet de comprendre pourquoi,  alors même que l’affirmation identitaire a occupé une large part de la scène dans le mouvement guadeloupéen du début de l’année 2009, elle ne s’est déployée que dans un champ exclusivement social et culturel http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/270209/jean-luc-bonniol-l-identite-brimee-des-guadeloupeens : les Guadeloupéens lui ont refusé tout prolongement politique, comme si les liens séculaires tissés avec la métropole ne pouvaient être dénoués, au risque de perdre une autre part de leur être : difficile d’avoir à lutter contre une part de ce qui vous constitue !  Ce refus d’un toit séparé pour abriter une conscience politique d’appartenance n’est pas le moindre des paradoxes de ces territoires postcoloniaux[13]. La volonté du maintien d’un « lien unique dans la différence » avec la métropole s’y manifeste avec force : Guadeloupéens avant tout, certes, mais aussi Français à part entière[14]… On peut en trouver des équivalents dans la région, puisque Porto-Rico, ou les Antilles néerlandaises, refusent également toute perspective d’indépendance. Peut-être est-il possible de voir là se dessiner une redéfinition de la forme « nation », susceptible de s’appliquer dans d’autres situations à une plus large échelle.

Epilogue

Le KSG (Kolèktif pou Sové Gwadloup), qui rassemble des indépendantistes de longue date, vient de publier en date du 13 avril, dans un esprit d’apaisement,  une déclaration encourageante, intitulée « Imaginons ensemble la Guadeloupe de demain ! Nulle pensée ne doit être contrainte au silence ». Il a décidé en ce sens d’élaborer un « pacte guadeloupéen », s’opposant de manière explicite à « la dégradation sur une base raciale des relations entre différentes composantes d’une même Guadeloupe ». Le texte se termine par un appel à la concorde : « A l’heure où tous les Guadeloupéens sont appelés à se rechercher, à se comprendre et à se retrouver pour écrire ensemble leur avenir, nul ne peut être contraint au silence. Condamner la moindre pensée contraire à se taire est un crime contre la pensée. À qui profite ce crime ? En tout cas, il ne profite ni à la Guadeloupe que nous aimons ni au progrès que nous souhaitons ».

 


[1] Jean-Luc Bonniol, « Un miracle créole ? », L'Homme, n° 207-208, 2013/3, p. 7-15 : http://www.cairn.info/revue-l-homme-2013-3-page-7.htm

[2] Trouillot, « Culture on the Edges : Creolization in the Plantation Context », Plantation Society in the Americas 5 (1), 1998  : 8-28. http://www.internationalcreolefest.org/images/CahierICF06-Booklet.pdf

[3] Sidney Mintz et Richard Price, The Birth of African-American Culture. An Anthropological Perspective. Boston, Beacon Press, 1992 (1976).

[4] Shlomo Sand,  Comment le peuple juif fut inventé, Paris, Fayard, 2008

[5] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le Seuil, 2003.

[6] Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo, Au cœur de l’ethnie. Ethnies, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1985.

[7] C’est en cette mémoire que s’ancrent les « usages publics de l’histoire »  - expression lancée d’abord par Jürgen Habermas - qui s’est aujourd’hui imposée pour désigner toute affirmation ou toute action se référant à l’histoire dès lors qu’elle se développe dans l’espace public sans être forcément le fait d’historiens reconnus comme tels. Le passé mis en récit  est ainsi constitué en ressource cognitive, argumentative, symbolique, affective, gisement susceptible d’être exploité pour les pensées et les actions…

[8] Emmanuel Terray, Face aux abus de mémoire, Arles, Actes Sud, 2006 : « Qu'on m'entende bien : je ne conteste pas aux victimes indirectes le droit de parler, mais je leur demande de ne pas s'abriter derrière les morts pour présenter leur propre cas. Qu'elles aient subi un tort, nul ne le contestera, encore, je le répète, que ce tort ne puisse être confondu avec celui qui a été infligé aux victimes directes. Mais, de même qu'il n'y a pas de culpabilité héréditaire, il n'y a pas non plus de victime héréditaire ».

[9] Assisterait-on aujourd’hui, dans certains esprits, à la Guadeloupe comme ailleurs, à l’essor d’une certaine complaisance envers la division de l’humanité en « races » et envers l’idée d’une assignation de certains à leur « blanchitude » ? Pour quelle raison ? En raison de la couleur de leur peau, selon la bonne vieille logique coloniale ?  Il y a là, tapi, ce « virus de l’essence », porteur du risque de se soumettre  à une idéologie qui, sous le couvert de l’antiracisme, se complait dans le racialisme. Pendant qu’on s’en prend aux intellectuels critiques, les vrais racistes, eux, courent toujours…

[10] Fred Reno, « La créolisation de l’espace public à la Martinique », in Fred Constant et Justin Daniel (dir) 1946-1996. Cinquante ans de départementalisation outre-mer, Paris, L’Harmattan, 1997.

[11] Orlando Patterson, « Context and Choice in Ethnic Allegiance. A Theoretical Framework and Caribbean Case Study”, in N. Glazer et P. Moynihan, Ethnicity. Theory and Experience, Cambridge, Harvard University Press, 1975.

[12] Johann Michel, Devenir descendant d’esclaves. Essai sur les régimes mémoriels, Presses de l’Université de Rennes, 2015.

[13] Une riche littérature de science politique a déjà longuement analysé ces paradoxes… De nouvelles problématiques ont émergé à partir desannées 90, comme celles de Fred Constant et de Justin Daniel. Ces dernières analyses sont caractérisées par une théorisation poussée dansl’étude des comportements locaux (par exemple sous l’angle du clientélisme…), pouvant aboutir à une critique en règledu postulat d’une identité nationale dont chaque territoire insulaire serait dotée, ainsi qu’à l’idée selon laquelle le système départemental, lorsqu’il est adopté, paraît dénué de tout intérêtéconomique, mais connaît par contre une remarquable pérennisation politique, en dépit de ses distorsions, de sesévidentes contradictions et de ses contestations.

[14] Jean-Luc Bonniol, « Trois mois de lutte en Guadeloupe », Les Temps modernes, 662-663, 2011, p. 82-113.

 

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