''Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit'' (Lacordaire)
C’est un exercice de style taillé sur mesure pour notre nouveau Président qui, à part peut-être la finance, n’a pas d’ennemi. Par définition des vœux doivent être rassembleurs : il convient de vanter les mérites des talents dont la France a besoin et de donner espoir à tous ceux qui sont moins favorisés par la réussite, il faut ménager la chèvre et le chou dans une déclaration très convenue faite pour contenter tout le monde, pour flatter les intérêts contradictoires voire opposés des uns et des autres. François Hollande, ex-premier secrétaire du parti socialiste, sait naviguer dans des eaux agitées par des courants contraires ; il ne connaît que trop les compromis et les « motions de synthèse ». La promotion du Nouvel an de la légion d’honneur, véritable inventaire à la Prévert, illustre ce faux-semblant : Yvon Gattaz, ancien président du CNPF ( l’ancêtre du MEDEF), y côtoie le dessinateur Jacques Tardi qui vient d’ailleurs de refuser la décoration « avec la plus grande fermeté ». L’Etat s’amuse, l’espace d’un instant, à mettre sur le même pied d’égalité les riches et les pauvres, les travailleurs et les managers, les marchands de canons et les responsables d’ONG, les artistes et les militaires.
L’époque est aux oxymores et François Hollande, en bon samaritain immergé dans le libéralisme, veut concilier les contraires, résoudre les contradictions, dissoudre les oppositions dans un magma consensuel. Ainsi convient-il, par exemple, de « donner plus de stabilité aux salariés et plus de souplesse aux entreprises » .Mais, à trop vouloir concilier les contraires, le cap est incertain et l’on fait du surplace quand on ne recule pas. Tout le monde peut comprendre aisément que ces déclarations de « bonnes intentions » ne constituent en aucun cas le gage de jours meilleurs. La synthèse permanente ne peut tenir lieu de politique quand on prétend restaurer une justice fiscale et sociale qui a été considérablement abîmée par les années Sarkozy. La formule du député Nicolas Dupont-Aignan sonne juste : « Hollande a joué au marchand de sable de Bonne Nuit les Petits ». La magie du verbe ne peut effacer les effets des décisions passées et la poudre aux yeux du réveillon dissimuler les fautes à venir. En ce début d’année, François Hollande flatte le fort et fait mine de vouloir protéger le faible mais demain la politique sociale-libérale du Chef de l’Etat permettra au capitalisme de déployer toute sa puissance sans entrave.
Comment espérer plus de justice sociale en instaurant davantage de souplesse dans les relations très déséquilibrées entre employeurs et salariés et en poursuivant la déconstruction du droit du travail ? Comment moins de droits et plus de libertés contractuelles pourraient-ils permettre d’améliorer le sort des travailleurs dont la principale caractéristique est d’être subordonnés à leurs patrons ? L’Etat en se retirant progressivement du jeu laisse la place à l’arbitraire et à la loi du plus fort, celle de l’entrepreneur.
Comment espérer plus de justice fiscale en conservant un système de recouvrement des impôts archaïque qui ouvre la possibilité d’innombrables exonérations et évasions ? Là aussi l’absence de régulation étatique forte profite aux puissants : la liberté de s’expatrier , de rechercher des niches fiscales ou de profiter des paradis fiscaux n’est offerte qu’à certains privilégiés.
En ce nouvel an, François Hollande a couvert d’un voile trompeur des intérêts qui sont différents, souvent opposés et qui ne peuvent cohabiter sans affrontement qu’à la condition d’être encadrés par la loi ; en régime capitaliste mondialisé, « conjuguer compétitivité et solidarité » est un slogan pour candides ou pour les plaquettes de communication des grands groupes privés. En pratique, la solidarité est le reliquat de plus en plus étriqué d’une compétition très individualiste qui privilégie la réussite financière. Quand l’Etat, garant du bien commun, se retire, les renards ne sont jamais bien loin.
Et François Hollande a surtout souhaité une bonne année aux renards.