"Sarko m'a tuer"

 

Nous sommes désormais à neuf mois des présidentielles et l’éventualité d’une réélection du président sortant est envisagée avec sérieux par de nombreux commentateurs politiques. Qu’une telle hypothèse puisse encore avoir cours est véritablement extravagant voire abracadabrantesque après tant d’affaires, tant d’idéologie aveugle et de sectarisme outrancier, tant de désillusions, y compris dans le propre électorat de N Sarkozy. La droite néolibérale, incarnée par notre président, démontre chaque jour sa nocivité en accentuant par sa politique la crise écologique et sociale ; elle apparaît disqualifiée aux yeux d’une grande majorité de français mais reste néanmoins dans la course car, dans le même temps, les autres formations politiques ne semblent pas en capacité de changer véritablement l’ordre des choses.

Car voilà, le quinquennat qui s’achève est aussi synonyme de nombreuses batailles perdues pour l’opposition, de divisions et de divergences d’approche au sein d’une gauche alternative qui part à la bataille une nouvelle fois divisée et affaiblie et d’un formidable manque d’agressivité et d’ambition réformatrice au sein du Parti Socialiste. Et la rancœur accumulée chez un certain électorat populaire – notamment celui des banlieues- vis-à-vis du candidat Sarkozy ne paraît pas devoir profiter à la gauche : dans un contexte de crise globale, les promesses non tenues de ce mandat calamiteux renvoient désormais plus spontanément à l’impuissance des partis politiques de gouvernement, contraints par l’UE et la mondialisation. L’échec de Sarkozy est aussi l’échec d’une politique qui se voulait volontariste. Nos gouvernants, quel que soit leur bord, se présentent souvent comme les « malgré nous » d’une globalisation qui les dépasse mais qu’ils s’emploient quotidiennement à renforcer. Ce double jeu et cette hypocrisie contribuent à accentuer encore le clivage entre les français et leurs représentants. La fragmentation des différentes composantes du corps social ne se limite d’ailleurs pas à ce divorce.

Depuis des années, les luttes syndicales ne sont pas suffisamment relayées et appuyées par les politiques et, inversement, le caractère éminemment politique de la dégradation économique et sociale est volontairement occulté par les principales centrales syndicales qui s’obstinent, au nom de la Charte d’Amiens, à cloisonner le champ politique et le terrain social, à privilégier les luttes catégorielles et corporatistes aux revendications sociétales. Ainsi, beaucoup de combats se retrouvent orphelins et, sans soutien majeur, sont ainsi voués à l’échec. Le succès du non au referendum (d’ailleurs sans effet avec le traité de Lisbonne) et le retrait du CPE furent les dernières grandes victoires du mouvement contestataire ; depuis, la droite gouvernementale met en œuvre méthodiquement et sans état d’âme toutes les réformes nécessaires à l’établissement d’une société marchande pour le profit de quelques-uns au détriment du plus grand nombre. Les formes de protestation et d’opposition traditionnelles paraissent obsolètes face à un pouvoir qui s’est considérablement durci, qui suscite la division syndicale et qui recherche le pourrissement en pariant sur l’essoufflement des mobilisations. Pourtant, les habitudes et les vieux réflexes syndicaux perdurent et les premières journées de grève « à la petite semaine » sont déjà annoncées chez les enseignants à l’occasion de la rentrée scolaire, alors même qu’il n’y a aucune marge de négociation avec le pouvoir en place et que les mesures qui frappent les enseignants font partie d’une politique beaucoup plus globale qui concerne beaucoup d’autres secteurs. La démotivation et le désengagement militant se nourrissent aussi de tous ces petits combats perdus d’avance.

En l’absence de grand dessein collectif alternatif, sans indignation partagée par des citoyens de différentes conditions, le système Sarkozy peut perdurer. Le président de la Vème République règne désormais sur une république affadie, sur une société divisée dont les ressorts démocratiques se sont progressivement usés à force de désillusions et qui ne semblent plus vouloir fonctionner. Une certaine forme de passivité prend le dessus et l’on pourrait presque entendre sourdre une plainte de l’électorat français : « Sarko m’a tuer »*.

*Titre d’un ouvrage des journalistes Fabrice Lhomme et Gérard Davet

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