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Billet de blog 4 mars 2022

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Faut-il mourir pour l’Ukraine ?

Pour les hommes ukrainiens âgés de moins de 60 ans que les policiers refoulent aux différents postes frontières de l’ouest du pays, la question ne se pose pas : le pouvoir ukrainien leur impose de se battre. . .

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Faut-il mourir pour l’Ukraine ? 

Pour les hommes ukrainiens âgés de moins de 60 ans que les policiers refoulent aux différents postes frontières de l’ouest du pays, la question ne se pose pas : le pouvoir ukrainien leur impose de se battre. Il leur faut donc prendre les armes, c'est-à-dire le plus souvent des fusils ou des carabines pour résister à l’ogre russe sans jamais avoir dégainé une fois dans leur vie pour la plupart d’entre eux.  Ils vont devoir faire face à la deuxième puissance militaire du monde avec des fusils contre des chars d'assaut, contre des migs, contre des sukhois, contre des missiles, contre l’arme nucléaire. . .   Depuis 2020, la doctrine militaire russe n'exclut plus l’emploi d’armes nucléaires tactiques sur le champ de bataille. 

Le rapport de force est totalement disproportionné, l’Ukraine ne peut s’en sortir seule, le président ukrainien Volodymyr Zelensky le sait. Aussi, cherche-t-il désespérément à impliquer les nations occidentales. Il compte évidemment sur un appui militaire qu’il espère susciter  par le jeu des alliances. il s’est exprimé mardi par visio-conférence devant les députés européens  et il leur a demandé de “prouver qu’ils sont avec l’Ukraine” et d’accepter l’intégration “sans délai” de son pays au sein de l’UE :  “ sans vous, l'Ukraine sera seule. Nous avons prouvé notre force, nous avons montré que nous sommes vos égaux (...) Donc, prouvez que vous êtes avec nous et que vous n'allez pas nous laisser tomber» ” . Il ne peut ignorer que cette intégration est aujourd’hui inacceptable pour Poutine et qu’elle constituerait une provocation risquant d’entraîner une escalade supplémentaire dans le conflit. Pour Vladimir Poutine, l’adhésion de l’Ukraine au sein de l’UE ou de l’OTAN  fait partie des lignes rouges à ne pas franchir ; lors de sa rencontre avec Emmanuel Macron, l’autocrate russe  l’avait formulé de façon très explicite. Dans ces conditions et dans le contexte actuel, en pleine crise, la réponse du président du Conseil européen Charles Michel estimant que “ le Conseil européen devra analyser sérieusement la demande symbolique, politique, forte et légitime” est particulièrement imprudente voire irresponsable, on ne peut ignorer l'avertissement prononcé par Poutine dans une déclaration prononcée en avril 2021.   “ les organisateurs de toute provocation menaçant notre sécurité le regretteront comme jamais ils n’ont eu à regretter quelque chose. J’espère que personne n’aura l’idée de franchir la ligne rouge avec la Russie, nous déterminerons nous-mêmes où cette ligne se situe dans chaque cas concret “. 

Faut-il mourir pour l’Ukraine ? 

Pour les européens, la question mérite donc d’être posée. D’autant plus que l’UE a décidé de livrer des armes offensives à l’Ukraine ( un fonds de 450 millions d’euros va être dédié à l’achat d’armes destinées à l’armée ukrainienne), basculant de fait dans le statut de co-belligérant et s’exposant ainsi, durant l’acheminement, à des incidents, des provocations qui peuvent dégénérer et provoquer de fil en aiguille une extension du conflit. Certes, Il faut aider l’Ukraine, se ranger résolument au côté du faible et de l’agressé, faire comprendre à Vladimir Poutine  qu’il ne peut impunément continuer sa politique criminelle contre des populations  qui aspirent à vivre en paix mais il faut le faire en recherchant systématiquement  la désescalade et  l’apaisement. Livrer des armes, “mener une guerre économique et financière totale” selon les mots de Bruno Lemaire qui s'est d’ailleurs ravisé par la suite, sont probablement très contre-productifs et irréfléchis. Les nations européennes savent très bien qu’elles ne peuvent intervenir directement sur le terrain, le destin de l’humanité serait alors implacable ; elles sont condamnées à rester spectatrices du martyre ukrainien. La livraison d’armes ne profitera qu’aux industriels du secteur, elle ne rétablira pas l’équilibre des forces et ne fera que prolonger un conflit dans une forme d’acharnement guerrier sans en modifier l’issue, du moins à court terme. Après sa dernière conversation téléphonique avec Poutine, Emmanuel Macron est particulièrement pessimiste : “L’ambition russe est de prendre toute l’Ukraine”, “Vladimir Poutine  est déterminé à poursuivre son opération jusqu’au bout”. La stratégie de l’UE et de Zelensky ne peut être, dans un jeu de miroir mortifère, celle de la fuite en avant et du jusqu'au boutisme de Poutine. Les va-t-en-guerre qui comme Bernard-Henri Levy, le preux chevalier du libéralisme avancé, donnent de la voix dans les médias et jouent avec le feu nucléaire, ne prennent pas la mesure de la dangerosité du personnage et de la situation. La voie diplomatique est aujourd’hui la seule possible.

Quant aux sanctions économiques, il faut les appliquer en priorité aux oligarques russes. Les sanctions indifférenciées et générales qui ont déjà été appliquées dans de nombreux conflits,  produisent rarement les effets escomptés et peuvent contribuer, du moins dans un premier temps,  à souder le peuple russe autour de Poutine dans sa détestation d’un occident hostile.  

Dans ce genre de guerre asymétrique où l’agressé ne peut compter que sur ses seules forces, une  résistance active est particulièrement coûteuse en vies humaines. Pour mettre en échec l’envahisseur russe, l’organisation d’une résistance passive généralisée serait peut-être plus efficace.   

Faut-il mourir pour l’Ukraine ? 

Pour le spectateur, l’auditeur ou le lecteur des médias français, la question peut aussi se poser.

Car la propagande bat son plein

La guerre en Ukraine est présentée par tous les médias comme le combat emblématique d’un peuple qui aspire à la liberté face à l’absolutisme poutinien avec son héraut Volodymyr Zelensky.

On dit souvent que “la première victime d’une guerre c’est toujours la vérité”. Cela se vérifie une nouvelle fois car cette image d’Epinal simpliste et caricaturale ne résiste pas à l’analyse, quelques clics sur des moteurs de recherche suffisent pour la mettre à mal. Elle recèle sans doute une part de vérité  mais aussi de gros non-dits -pour ne pas dire des mensonges- soigneusement dissimulés. Dans un pays gangréné par un capitalisme mafieux et sauvage, la  liberté  doit souvent rester un concept bien théorique pour les citoyens ordinaires, réduits à la misère, essorés par des prédateurs sans scrupule. La liberté ukrainienne profite surtout aux entrepreneurs liés au pouvoir. L’Ukraine est le pays de la liberté pour les riches aux dents acérées,  le pays “du renard libre dans le poulailler libre”.  Et Zelensky est bien loin d’être le  chevalier blanc, “le serviteur du peuple” de la série télévisée qui l’a rendu populaire. Après s’être fait élire sur un programme de lutte contre la corruption, il reste manipulé par des oligarques et entouré de politiciens véreux. D’après les révélations des Pandora Papers, il est lui-même compromis dans des détournements fiscaux. Le héraut de l’occident est sans doute courageux mais c’est davantage un grossier populiste qu’un homme politique animé par des idéaux altruistes. L'Ukraine n'est pas la république espagnole !

Faut-il mourir pour l’Ukraine que l’on soit ukrainien ou européen ? 

L'invasion russe a eu pour conséquence immédiate de renforcer et d’exalter le patriotisme ukrainien, il y a désormais beaucoup de volontaires pour aller se battre face à l’envahisseur. Ce patriotisme est compréhensible. Mais un certain nationalisme, dévoyé et agressif, n’avait  pas spécialement besoin de ce conflit pour occuper et polluer les esprits. Ces dernières années et notamment depuis la guerre du Donbass, les dirigeants ukrainiens, Zelensky compris, ont laissé prospérer au sein de la société ukrainienne les idéologies révisionnistes, ont toléré voire encouragé des manifestations fascistes et  incorporé au sein de  l’armée ukrainienne une milice néonazie, ultra-nationaliste, la brigade Azov  (Lire ici). Le régime ukrainien n’est évidemment pas un régime nazi mais il est suspect de complaisance vis-à-vis de l’intolérable. 

La fièvre nationaliste est toujours contagieuse et elle nous conduit sur une pente à la fois glissante et périlleuse car les forces en présence sont extraordinairement puissantes. 

La posture guerrière de Poutine est  sans doute avivée par l'élargissement continu  de l’OTAN ces dernières années ( En 20 ans l’OTAN est passée de 16 à 30 pays ) vers les frontières de la Russie. Tous les médias semblent se féliciter de la vigueur retrouvée de l’OTAN. Si cette organisation était un symbole de paix et un gage de stabilité, il serait sans doute possible de s’en réjouir mais ce n’est pas le cas : les dépenses militaires des pays membres de l’OTAN dépassent désormais les 1000 milliards d’euros, des dépenses absolument gigantesques !  En ce qui concerne la France,  le président Macron annonce déjà de nouveaux efforts budgétaires en faveur de l’armement, des augmentations de l’ordre de 3 milliards d’euros par an sont prévues à partir de 2023.  En face, la Russie peut nourrir un sentiment d’infériorité, elle n’a plus la puissance de l’URSS  avec des dépenses militaires estimées à “seulement” 67 milliards de dollars, 16 fois moins que l’OTAN. De quoi alimenter la paranoïa de Poutine. . .

Même si la Russie est incontestablement l’agresseur, nous sommes bien, au travers de la guerre en Ukraine, dans le cadre d’un affrontement entre deux blocs impérialistes guidés par une logique militariste  avec des populations civiles innocentes exposées à de grandes souffrances. Ces deux blocs impérialistes qui se font face sont  animés par les  mêmes réflexes suprématistes, conscients malgré tout d’appartenir à une même civilisation.  Aujourd'hui les frontières s’ouvrent très largement et facilement pour accueillir les bons ukrainiens de souche alors qu’elles restent désespérément fermées pour tous les autres. Le racisme ordinaire de notre belle Europe  s’étale au grand jour.  Est-ce au nom de ces valeurs communes que le président Zelensky réclame un appui militaire,  risquant de nous entraîner dans une troisième guerre mondiale? 

Les nationalismes nourrissent les guerres, les guerres  exacerbent les nationalismes.

A l’heure où le dernier rapport du GIEC, « un recueil de la souffrance humaine et la preuve de l’abdication criminelle des dirigeants mondiaux » particulièrement alarmiste, devrait nous inciter  à protéger avant tout notre Terre commune, nous restons attachés à de vieux concepts totalement dépassés et mouvants ( les frontières entre les pays ont souvent été déplacées) qui nous conduisent vers le précipice. 

Que nous soyons européens, ukrainiens, russes ou américains, nous devrions nous sentir avant tout terriens.  

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