La Catalogne confrontée à l’«Etat de droit» néolibéral

Dans l’entrelacs des racines de l’indépendantisme catalan, les politiques néolibérales ont joué un rôle d’activateur et accentué le ressentiment vis-à-vis d’un pouvoir distant et inhumain.

On n’échappe pas à sa vraie nature. Le régime espagnol aurait sans doute trouvé intérêt à faire de Carles Puigdemont un exilé d’opérette, un général Boulanger catalan, mais il n’a pas pu résister à ses  vieux démons ;  il a préféré emprisonner huit dirigeants catalans, ex-membres du gouvernement destitué, et justifier du même coup la fuite de l’ancien Président de la Généralité  à l’étranger. Cette réaction très dure de la justice espagnole exacerbe à nouveau les passions et ravive des blessures de l’histoire qui ne peuvent véritablement cicatriser quand le Parti populaire de Mariano Rajoy refuse toujours de rompre définitivement avec l’idéologie franquiste (l’apologie du franquisme n’est pas considéré comme un délit en Espagne) et compte parmi ses membres de nombreux  nostalgiques des méthodes du Caudillo(lire ici ). Ainsi que l’analysent Sylvie Crossman et  Jean-Pierre Barou dans un article publié sur Médiapart (ici), les fantômes de la guerre d’Espagne hantent encore l’inconscient collectif catalan, profondément imprégné de cette dimension historique et culturelle.

Mais les racines de la crise catalane se nourrissent également des politiques néolibérales qui, partout en Europe, jouent le rôle de catalyseurs  pour les mouvements irrédentistes et les replis identitaires de toute nature.

Beaucoup de régions de l’UE sont en effet confrontées à un problème identique qui peut se résumer par la question suivante : quelle peut bien être la légitimité d’un pouvoir central quand les mesures  fiscales et les politiques d’austérité ne servent pas l’intérêt général mais  uniquement une petite classe de possédants et contribuent   à creuser toujours davantage l’écart entre les riches et les pauvres ?

Quand le droit se fait outrageusement sélectif, quand il ne sert qu’à imposer une barbarie économique qui détruit progressivement tout lien social, quand  les violences policières s’exercent contre la démocratie, alors  le concept d’ « Etat de droit » n’est plus qu’un slogan provocateur.

La Catalogne est une région riche : elle représente à elle seule 20% du PIB espagnol ( avec un PIB par habitant largement au-dessus de la moyenne nationale). Mais c’est aussi, comme  beaucoup d’autres régions espagnoles, un territoire en souffrance, durement touché par la crise industrielle et économique, marqué par de grandes inégalités. Les mesures d’austérité imposées par Madrid sous la houlette et le contrôle exigeant de Bruxelles, ont plongé une grande partie de la population dans la difficulté : ainsi, par exemple, durant ces dernières années,  30% des procédures d’expulsion de logements ont  été menées en Catalogne (lire ici).

La Catalogne est une région riche mais elle s’appauvrit, elle a connu une baisse importante de son pouvoir d’achat en 2016 ( – 5,8 %, la plus importante d’Espagne )  et les classes moyennes catalanes, qui consentiraient sans doute à faire des efforts pour aider les paysans pauvres de l’Estrémadure, n'acceptent plus de payer des impôts pour engraisser les financiers.

Des salaires à la baisse,  des services publics défaillants,  une industrie toujours en crise alors que l’économie de service madrilène repart à la hausse, la gestion controversée des eaux de l'Ebre, etc, l'Etat central est jugé responsable de bien des maux. Le premier ministre, Mariano Rajoy, est un dirigeant conservateur libéral, mais il est aussi  perçu  - notamment par les libéraux catalans - comme le chef d’orchestre d’un racket organisé au profit  d’autres régions espagnoles et  au détriment du développement de la Catalogne; L’état de droit dont il se réclame est jugé partisan, déloyal  et finalement illégitime.

Les crises sociale et écologique ont donc amplifié la crise identitaire. Dans l’entrelacs des racines de l’indépendantisme catalan, les politiques néolibérales ont joué un rôle d’activateur et accentué le ressentiment vis-à-vis d’un pouvoir distant et inhumain.  Sans les politiques d’austérité de l’UE et de Madrid, les séparatistes  n’auraient peut-être pas  pris le pouvoir dans  la Généralité de  Catalogne car la cohésion et la solidarité nationale auraient eu un tout autre sens.

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