Les passagers clandestins en gilets jaunes

Après les marches pour le climat, voici venu le temps des manifestations contre la hausse du prix des carburants. . .

Après les marches pour le climat, voici venu le temps  des manifestations  contre la hausse du prix des carburants. Les routiers  et les usagers de la route sont en première ligne comme lors du soulèvement breton contre l’écotaxe.  Les bonnets rouges ont été remisés au placard mais  les gilets jaunes sont maintenant étalés sur les tableaux de bord en attendant d’animer le macadam. Le 17 novembre, il faut boquer la France, entend-on ici et là. Le gas-oil est subitement hissé au rang de première cause nationale  au point d’éclipser complètement une autre grève annoncée, celle du 12 novembre contre la suppression de postes dans l’enseignement public. Notre époque se mobilise au gré de ses  humeurs et de ses contrariétés ;  comme elle ne sait pas où elle va,  les élans de solidarité et de conscience collective d’un jour font place aux éruptions poujadistes le lendemain.  Ces colères désordonnées et aveugles  trouvent dans les difficultés du quotidien et la baisse du pouvoir d’achat de beaucoup de travailleurs  un terreau  favorable mais elles sont pareilles à des bourdonnements  d’insectes  pris dans une nasse  dont il leur est impossible de sortir.

Dans une société éclatée, abimée par le venin de la compétition et de l’individualisme, les grands enjeux collectifs du long terme sont vite ensevelis par le mal-vivre du plus grand nombre. Pour les plus démunis,  dont les difficultés s’accroissent considérablement sous le macronisme, il s’agit toujours de survivre à court-terme.

En l’absence de politique cohérente de l’Etat, la transition sociale et écologique est mal partie car elle  ne peut résoudre justement cette fichue contradiction entre le social et l’écologique. Le Premier ministre Edouard Philippe peut bien affirmer « J’entends parfaitement la grogne » et s’abriter derrière un paravent écologique pour justifier l’augmentation des taxes sur les carburants, il n’agit pas pour permettre des choix écologiques véritablement alternatifs et laisse aux conducteurs et au  marché le soin de trouver des solutions au renchérissement de l’énergie : ainsi, les sites internet de covoiturage se développent-ils  à proportion de la hausse du coût de l’essence. Il n’y a pas de politique volontariste des pouvoirs publics pour développer et rendre attractifs les transports en commun, l’Etat ne change pas de stratégie : les infrastructures routières continuent à être privilégiées par rapport aux investissements dans le transport collectif et les luttes locales pour tenter de s’opposer aux grands contournements, aux tronçons autoroutiers et autres grands projets hautement carbonés se heurte à l’inflexibilité et la brutalité du pouvoir. L’extension et l’amélioration du réseau ferré secondaire s’inscrirait dans une véritable stratégie de réduction du trafic automobile mais les investissements demeurent largement insuffisants dans ce domaine alors que le tarif des billets SNCF ne cesse par contre d’augmenter. Dans ces conditions, en l’absence d’aide de l’Etat, le renchérissement du coût de l’énergie frappent avant tout les petits budgets ; il contribue aussi à décourager  toutes celles et ceux  qui font l’effort de « traverser la rue » pour rechercher un emploi qui n’est pas forcément un emploi de proximité, notamment dans les zones rurales.

L’Etat Macron n’a pas d’autre projet que celui de l’oligarchie financière,  pas d’autre cohérence que celle du capital, pas d’autre engagement que celui de soutenir la croissance au profit des plus riches. Or, la transition écologique ne peut s’opérer sans changement social et sans changement de paradigme, elle réclame moins de consommateurs et plus de citoyens susceptibles - pour peu qu’on leur en donne les moyens -  de prendre en compte le long terme.

Dans une société de consommation  et de croissance à quoi peut donc bien rêver  l’écrasante majorité des citoyens –  conditionnés par la publicité – sinon d’augmenter son  pouvoir d’achat afin de pouvoir consommer toujours plus ?

Mais, pouvons-nous  espérer  être les passagers clandestins  (selon la métaphore de l’économiste Mancur Olson) d’une planète sauvée par les autres ?

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.