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Billet de blog 5 octobre 2022

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Sous le voile de la propagande

Dans le conflit russo-ukrainien, le camp du monde libre communique la main sur le coeur au nom des grandes valeurs humanistes. Mais il convient de soulever le voile de la propagande.

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En envahissant l’Ukraine  et en annexant le 30 septembre dernier les quatre régions administratives de l’Est ukrainien, Poutine est allé jusqu’au bout de sa logique et d’un processus qui s’était enclenché en 2014 lors du soulèvement séparatiste de Donetsk et de Lougansk. L’ opération militaire spéciale est terminée et une nouvelle guerre commence pour le peuple russe qui est maintenant appelé sous les drapeaux pour une croisade anti-ukrainienne et anti-occidentale. Poutine a choisi de sauter le pas, Il lui est désormais impossible de faire marche arrière, sans perdre la face puisque les territoires annexés font désormais partie de la fédération de Russie.  Il a lié son sort au devenir de ces territoires qu’il ne peut restituer à l’Ukraine sans trahir ses idéaux proclamés et compromettre la restauration de l’unité russe dont il s’est fait le garant et le grand défenseur. Cette situation est  dangereuse, lourde de menaces, et son issue est imprévisible. Quand un dictateur particulièrement menaçant, et qui dispose d’un arsenal nucléaire pouvant anéantir la planète,  est dans une position aussi inconfortable, susceptible d'être acculé et discrédité auprès de son peuple, c’est le monde entier qui se trouve par la même occasion précipité au bord du gouffre. 

Les deux protagonistes ainsi que leurs alliés semblent avoir renoncé à tout compromis, la voie diplomatique est définitivement mise de côté pour laisser place à la surenchère verbale et à l’intimidation. Parallèlement à l’affrontement militaire, la bataille de l'information, ou plutôt de la désinformation, fait rage. La propagande recouvre le conflit d’un voile trompeur et toxique, elle excite les passions et attise les haines de part et d’autre.  Selon les dirigeants russe et ukrainien, les deux pays sont  engagés dans une guerre de civilisation, ce sont les têtes de pont de deux camps antagonistes.  Poutine défend les valeurs traditionnelles d’une Russie éternelle, ancrée dans l’histoire, face à un occident libéral, permissif et décadent quand Zelinsky, devenu l’icône de l’Union européenne, prétend défendre la liberté et la démocratie face à la tyrannie. On aimerait pouvoir  se ranger sans réserve aux côtés de l’Ukraine qui est incontestablement le pays agressé et dont les frontières ont été violées mais il serait bien imprudent de mettre ses pas dans les traces de bottes de Zelinsky qui ne ménage pas ses efforts pour forcer l’engagement de ses alliés et provoquer un embrasement généralisé. La plupart des médias occidentaux lui emboîtent pourtant le pas et se font les porte-voix du gouvernement ukrainien, relayant sans filtre la moindre déclaration,  allant parfois jusqu’à insulter le bon sens le plus élémentaire ( en donnant par exemple du crédit aux accusations ukrainiennes concernant les bombardements russes sur la centrale de Zaporijia, pourtant tombée entre les mains des russes ! )

Condamner les crimes de guerre de l’armée russe, déplorer les victimes civiles ukrainiennes, menacer Poutine de poursuites devant la Cour pénale internationale, certes, on ne peut qu’y souscrire, cette indignation est légitime et compréhensible mais elle renvoie malheureusement à tant d’autres atermoiements, compromissions, et silences coupables qu’il est difficile d’y trouver  le  signe d’une véritable évolution vers plus de  justice internationale. 

Les colères de notre classe dirigeante et médiatique sont bien trop sélectives pour ne pas donner prise au soupçon et rappeler, en contre-point, de très mauvais souvenirs. Les USA et leurs acolytes ont un tel passif qu’il est bien difficile de se ranger dans le camp de la liberté lorsqu’il est surmonté du drapeau américain, ô combien synonyme pour tant de nations d'assujettissement et de vassalisation.  L’histoire des Etats-Unis d'Amérique  est une série interminable de complots et d’ingérence dans des élections démocratiques, d’assassinats de dirigeants politiques, syndicalistes ou associatifs, de luttes souterraines pour corrompre ou anéantir des mouvements de libération, d’interventions armées décidées unilatéralement. Une des opérations extérieures les plus meurtrières des USA, l’invasion de l’Irak en 2003, dite opération “Liberté irakienne”, décidée arbitrairement sans l’aval de l’ONU sous le prétexte fallacieux d’écarter la menace d’armes de destruction massive,  a causé, directement ou indirectement,  la mort de centaines de milliers de civils et de soldats irakiens. Cet immense fiasco qui a déstabilisé tout le Moyen-Orient et dont le monde subit encore les contre-coups est loin d’avoir suscité le même émoi et la même indignation dans les médias occidentaux, il n’a provoqué ni la destitution de Bush, ni sa comparution  devant la Cour pénale internationale que les USA ne reconnaissent d’ailleurs même pas. 

Lors de la remise de son prix Nobel de littérature, le dramaturge britannique Harold Pinter ( mort en 2008) avait déclaré ceci à propos de la politique des Etats-Unis : « Les crimes des États-Unis ont été systématiques, constants, vicieux, sans remords, mais très peu de gens en ont parlé. Il faut s’en remettre aux Etats-Unis d’Amérique. Ils ont exercé une manipulation assez clinique du pouvoir dans le monde entier tout en se faisant passer pour une force du bien universel. C’est un acte d’hypnose brillant, voire spirituel, très réussi ».

Dans ce conflit russo-ukrainien, le camp du monde libre communique la main sur le coeur au nom des grandes valeurs humanistes. Zélinsky qui vient de remercier les USA pour son aide militaire en appelle à “mettre fin à cette guerre contre la liberté, l’égalité et la fraternité” L’acteur, dans son tee-shirt kaki de résistant musclé et déterminé, communique à merveille.  Mais il faut soulever le voile de la propagande de ce prétendu monde libre. Derrière ce voile se cache aussi la face hideuse de la barbarie, une barbarie peut-être  plus civilisée, plus policée, mais une barbarie qui opprime et qui tue également en masse. 

Les peuples ukrainien et russe ne sont pas séparés par une ligne de fracture délimitant le bien et le mal, ils font partie de la même civilisation, une civilisation techniciste, militariste et belliciste marquée par la corruption et une  perpétuelle fuite en avant. Ce sont les jouets des mêmes politiciens avides de pouvoir, sous l’emprise d’un capitalisme outrancier qui exacerbe les inégalités et les frustrations et qui, comme l’avait dit Jean Jaurès, “porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage” .

La fureur dévastatrice enfle à notre porte et il est difficile d’imaginer que les USA puissent jouer les bons offices afin de rechercher les voies de la paix. Comme d’habitude, ils jouent leur propre partition et, pour l'instant, ils soufflent plutôt sur les braises. Ils peuvent ainsi continuer à fournir des armes aux ukrainens et du gaz de schiste aux européens dans le sens de leurs intérêts militaires et économiques. Leurs alliés européens, encordés par l'OTAN et tirés par leur premier de cordée, poursuivent l’escalade. Jusqu’où ? 

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