Jean-Luc GASNIER
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Billet de blog 7 déc. 2021

A la SNCF, une classe spéciale pour les voyageurs de seconde zone

On parle souvent de la fracture numérique qui affecte les territoires ruraux  mais il existe aussi maintenant, et de plus en plus, une fracture ferroviaire.

Jean-Luc GASNIER
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A la Gare de St Jean de Luz, ce lundi matin, Dylan attend son train pour Orthez où il est scolarisé. Il a son billet en main, il l’a acheté en gare la veille par le biais d’une borne automatique car il n’y a personne au guichet pendant le week-end et tôt le matin . Il a décidé d’acheter désormais son billet à l’avance pour plus de sécurité car il n’y a que deux bornes et il faut parfois patienter longtemps, surtout quand l 'une d’entre elles est en panne (ce qui arrive fréquemment), avant de pouvoir acquérir son titre de transport. Si l'on veut acheter son billet en gare le jour même avant l’arrivée du train, il faut  prévoir un délai important en raison de l’encombrement ou alors compter sur la compréhension et la bonne volonté de voyageurs qui, parce qu’ils sont moins pressés, consentent à céder leurs places dans la queue. A la gare de St jean de Luz, il n’y a plus qu’un seul guichet pour les renseignements et l’achat de billets.  Désormais, comme dans la plupart des gares petites et moyennes,  le personnel dédié au service des usagers est quasiment inexistant alors qu’il y a encore quelques années trois guichets étaient en fonctionnement. Le guichet unique dont la plage d’ouverture est restreinte  est toujours très embouteillé et il est de toutes façons fermé à l’heure ou Dylan prend son train. 

Dylan, cette fois, a donc pris ses précautions et cela lui a coûté cher : 21 € pour un aller simple St Jean de Luz- Orthez alors qu’en tant que lycéen il bénéficie en principe d’une réduction pour les trajets entre son domicile et son lieu de scolarisation. L’automate n’a pas pris en compte sa carte de réduction qui aurait dû lui permettre d’acquérir son billet pour 3 € environ. 

Ce lundi matin, Dylan est donc sur le quai, avec son billet, délivré par la  machine au prix fort. L’heure de départ du train figure sur le billet en caractères gras : 6h54. Il est 6h54 mais il n’y a pas de train  !  Le panneau d’affichage indique un TER pour Bayonne à 7h22 ! 

En bout de quai, des employés SNCF viennent d’arriver, ils sont confinés, mais le COVID n’y est pour rien, dans un petit bureau, en principe fermé au public. Dylan frappe et entrouvre la porte timidement, il montre son billet acheté la veille :

  • Bonjour, je m’excuse de vous déranger mais que se passe t-il avec le train de 6h54, il est plus de 7h00 et il n’est toujours pas  annoncé ?
  • Ah, mais le train de 6h54 a été supprimé, “un manque de matériel” d’après ce qu’on nous a dit. Si tu veux aller à Orthez, il faut prendre le train de 7h 22 jusqu’à Bayonne mais ensuite tu dois prendre le car, il n’y a pas de train pour Orthez avant 10h00 maintenant. 
  • Et pour le billet que j’ai payé 21€ avec ma carte de réduction, je peux me le faire rembourser ?
  • 21€ ?
  • Oui, 21€
  • Ah non, c’est incroyable ! elle bugue cette machine ! il faudra faire une réclamation. Prends  ton train pour Bayonne, je vais téléphoner pour que le car t’attende.  

. . .

Dylan arrivera finalement aux alentours de 10H00 à Orthez, un exemple, parmi bien d’autres, des désagréments et des retards quasi systématiques qu’il doit subir toutes les semaines sur le trajet St Jean de Luz - Orthez. Il n’arrive quasiment jamais à l’heure le lundi matin pour le début de ses cours et en fin de semaine, le vendredi après-midi, il lui faut aussi s’armer de patience pour regagner son domicile familial à St Jean de Luz. Maintenant, il le sait, il est habitué, le retard est la norme, la ponctualité l’exception. C’est le lot  de Dylan mais c’est aussi le lot de tous les usagers des lignes ferroviaires dites secondaires où le service est en complète décapilotade.  Ces lignes sont fréquentées  par des gens sans doute trop ordinaires, des étudiants, des employés, des ouvriers, des chômeurs qui ne se contentent pas de traverser la rue, etc.  Ces citoyens voyageurs de seconde zone ne sont pas des turbo-cadres pressés entre deux rendez-vous d’affaires, ils ne font pas partie de la classe “business”  qui circule en TGV ou fréquente les aéroports,” ces gens qui ne sont rien” peuvent bien  se lever tôt le matin pour perdre leur temps sur des quais de gare.

On parle souvent de la fracture numérique qui affecte les territoires ruraux  mais il existe aussi maintenant, et de plus en plus, une fracture ferroviaire. Malgré les conséquences sociales et écologiques du manque d'entretien et  de la désaffection des petites lignes ferroviaires, la SNCF ne compte pas infléchir sa politique : elle investit toujours massivement dans les lignes à grande vitesse au détriment de tout le réseau secondaire et au mépris des habitants des territoires ruraux.  

Dans le Béarn, non loin d’Orthez, les habitants de Carresse-Cassaber s’opposent à un projet de gravière d’une emprise de 32 hectares qui va profondément altérer leur cadre de vie, fragiliser le gave d’Oloron  et faire disparaître des terres agricoles. 

Ce projet de carrière est destiné à alimenter en granulats le futur chantier de la LGV reliant Bordeaux à Toulouse et à l’Espagne. Il est Inutile de préciser que cette ligne ne permettra pas de résoudre les problèmes de desserte entre  St Jean de Luz et Orthez, bien au contraire. . .

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