Le barrage de Sivens, symbole du renoncement à l'Etat de droit

« L'Etat de droit, c'est de répondre à l'intérêt général, c'est de répondre aux préoccupations des uns et des autres, celles des élus (...) celles de la profession agricole, qui a besoin de ressources en eau pour travailler, et celles des associations de défense de l'environnement, qui mettent en avant aussi l'intérêt général de la protection de la nature »

Ces mots, prononcés par Ségolène Royal à l'issue de la réunion consacrée au barrage de Sivens, sont apaisants mais paraissent malgré tout, après la mort de Rémi Fraisse, déplacés, voire provocants, et peuvent d'emblée être suspectés.

Dans ce dossier comme dans beaucoup d'autres, l'Etat s'est montré partisan et il ne peut s'exonérer à si bon compte de ses défaillances car il a avalisé et entériné les décisions aberrantes de collectivités publiques prises par des élus en situation évidente de conflits d'intérêts (la CACG, maître d'ouvrage délégué du barrage de Sivens, compte parmi les membres de son conseil d'adiministration, le vice-président du Conseil Général, André Cabot). Pire, afin de protéger un chantier destructeur, il a usé et abusé de son bras armé, la gendarmerie, provoquant la mort d'un jeune naturaliste. Compte tenu des circonstances, la seule position honorable pour un « Etat de droit » serait d'imposer l'abandon définitif du projet. Comment respecter autrement la mémoire de Rémi Fraisse et rétablir un minimum de confiance chez les associations environnementalistes ?

Mais notre Etat n'est plus lucide et respectueux de l'intérêt général, il dérive dans les eaux turbulentes du libéralisme et de l'affairisme, soumis à l'influence grandissante des lobbies qui altèrent son jugement et son impartialité.

Entre les intérêts de quelques uns, élus et gros agriculteurs irrigants, et les convictions des défenseurs de l'environnement, le fléau de la balance penche à l'évidence vers ceux qui ont le plus de poids. Entre l'écologie et la finance, l'Etat arbitre aujourd'hui systématiquement en faveur de la finance, en faveur du profit pour les entreprises. La nature peut bien mourir de-ci de-là, et d'ailleurs pour certains, elle n'existe pas ! (1)

Les grands travaux inutiles créent des emplois, la nature, elle, invite à la contemplation. Dans le monde d'aujourd'hui, le productif et le contemplatif sont difficilement conciliables. . . Et l'inversion de la courbe du chômage ne se produira pas grâce à l'embauche de naturalistes ! Mais peut-être grâce au recrutement de policiers et gendarmes supplémentaires . . .

Car pour faire prévaloir les intérêts particuliers de quelques puissants et privilégiés, garantir et pérenniser l'ordre existant, l'Etat socialiste abandonne le droit républicain pour recourir à la force, voire à la violence répressive.

Aujourd'hui, les forces de l'ordre ne paraissent plus intervenir dans un esprit et un cadre républicains afin de limiter et d'apaiser les tensions entre groupes rivaux ou antagonistes car elles font un usage disproportionné de la force face à certaines oppositions alors qu'elles se montrent particulièrement laxistes par ailleurs. Le traitement pour le moins sélectif réservé aux syndicalistes agricoles est par exemple particulièrement choquant. Imagine-t-on le leader de la FNSEA plaqué au sol, menotté puis placé en garde à vue comme l'avait été Laurent Pinatel (porte-parole de la Confédération paysanne) lors de la manifestation contre l'usine des mille vaches en juin dernier ?

Les récentes manifestations de la FNSEA pour exprimer le mécontentement des agriculteurs et leur «ras-le-bol des contraintes écologiques et administratives» ont donné lieu à des dégradations de biens publics sans que les forces de l'ordre n'interviennent ( 70,000 € de dégâts dans la ville de Valence par exemple).

Mais, face aux militants de la FNSEA, aux tracteurs et autres engins agricoles, la matraque reste au ceinturon, les flash-balls et les grenades offensives sont heureusement remisées au placard et le CRS contemple placidement les dégradations en se contentant d'endiguer tant bien que mal la grogne paysanne. Enivrée, anesthésiée, par les effluves de lisier des élevages industriels, la brute se transforme soudain en philosophe. La police est-elle en empathie ou obéit-elle à des ordres stricts de modération, de retenue ? Quand on sait que la première qualité requise d'un agent du maintien de l'ordre est le sens de la discipline, la réponse coule de source. Pour contenir les syndicalistes de la FNSEA en zone urbaine commettant des dégâts bien supérieurs à ceux provoqués par les occupants de la ZAD de Sivens, il n'y avait pas de policiers masqués avec des foulards à tête de mort, pas de souricière pour les manifestants attardés, pas de violence gratuite . .

Notre administration sait faire la différence entre ceux qui réclament plus de libéralisme et ceux qui remettent en cause le système et le modèle agricole. Pour le gouvernement socialiste la FNSEA est un partenaire alors que la Confédération paysanne est un adversaire qu'il convient de réprimer sévèrement.

Cette exemple illustre la politique actuelle dans son ensemble : nos dirigeants politiques ne défendent pas l'intérêt général mais arbitrent en faveur des lobbies dominants et en privilégiant les intérêts à court terme au détriment des enjeux à long terme. Dans ce contexte, la ligne directrice du ministère de l'Intérieur est claire : les forces de l'ordre sont avant tout sollicitées pour garantir la domination du capitalisme financier.

Le drame de Sivens est aussi le symbole du renoncement à l'Etat de droit.

(1) ainsi que l'affirme, provocateur, Luc le Vaillant dans le journal Libération du 3 novembre dernier (ici)

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