En 1919, Paul Valéry écrivait : « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ».
Les vieilles puissances de l’Europe de l’Ouest venaient d’engloutir, au cours de « la grande guerre » , des millions de jeunes appelés, leurs générations nouvelles, dans les tranchées, laissant en héritage aux anciens les monuments aux morts avec leurs listes interminables de sacrifiés. En France, l’idéal républicain s’était effacé, cédant devant la barbarie des champs de bataille, l’arbitraire de vieillards galonnés, la désolation. De la devise républicaine ne subsistait plus qu’une certaine fraternité, la fraternité des combattants ou des rescapés affrontant la même adversité.
Quarante ans plus tard, après une deuxième guerre et la barbarie nazie, la Communauté Economique Européenne réunissait les ennemis d’hier. L’économie venait en aide à la politique. Le commerce et les relations d’intérêts mutuels au sein du « marché commun» allaient permettre de construire un avenir différent, de rompre avec une fatalité morbide. Le développement et la prospérité économique seraient les moteurs de la paix et de l’exercice de la démocratie. L’Europe, conjurant les mauvais démons, éloignerait définitivement les risques de conflits armés entre des peuples marqués par l’ Histoire. L’Europe serait célébrée dans tous les manuels scolaires.
L’enfer est décidément pavé de bonnes intentions. . . Quarante ans après le traité de Rome, le traité de Lisbonne consacrait en 2007 le sacre d’une Union Européenne néolibérale, prête à sacrifier ses peuples sur l’autel de la concurrence et de la guerre économique. Les actions combinées de la course au profit, de la compétition fiscale et du désengagement des Etats sont en passe de désocialiser totalement les économies. Ce qui devait profiter aux citoyens et aux consommateurs profite aux grandes entreprises et, en dernier ressort, à la finance qui dicte désormais sa loi. Une nouvelle barbarie s’est installée, une barbarie certes moins brutale et spectaculaire, mais une barbarie tout aussi destructrice des idéaux républicains.
En libérant, en déréglementant les marchés financiers, les apprentis sorciers néolibéraux ont déchaîné des forces qu’ils sont incapables de maîtriser et de canaliser. Et, paradoxalement, ils prennent appui sur les désordres qu’ils ont provoqués pour faire allégeance à un pouvoir qu’ils sont censés réduire. Ainsi, en cette fin de semaine, les dirigeants des pays de l’UE sont-ils allés à Bruxelles comme on va à Canossa, sommés d’entériner le projet Merkel-Sarkozy qui soumet leurs concitoyens au diktat des marchés financiers via la fameuse règle d’or de retour à l’équilibre budgétaire. Comme dirait Bruno Lemaire, chargé du projet de l’UMP pour 2012, « nous sommes en guerre contre les marchés financiers » mais nous organisons activement leur victoire finale.
L’Union Européenne n’est plus qu’un outil au service des intérêts d’une petite caste d’hyper privilégiés, un projet technocratique qui menace la démocratie et qui déstabilise les sociétés en remettant en cause des acquis sociaux et des équilibres nationaux bâtis patiemment au cours de l’Histoire. C’est désormais une institution chargée d’organiser, comme le FMI ou la Banque Mondiale, l’assujettissement de pays entiers à des intérêts privés et à l’idéologie libérale.
Les peuples européens sont désormais pris dans l’étau des institutions internationales et de la Commission européenne qui déterminent plus sûrement leurs conditions de vie et leur avenir que ne le font leurs parlements élus.
Après les pays du Sud, jugés incapables de conduire leurs politiques publiques, les pays d’Europesont frappés à leur tour par des politiques d’ajustement structurel qui condamnent à l’austérité et à la pauvreté le plus grand nombre, tout en organisant l’impuissance des Etats à remplir ses missions d’assistance.
Dans le même temps, en cette fin de semaine, à l’occasion du débat au Sénat sur le droit de vote des étrangers non communautaires aux élections locales, les partis de droite et d’extrême droite réunissent leurs forces pour stigmatiser un danger inadmissible pour notre démocratie. François Fillon a l’impudence de déclarer : « la gauche prend le risque de vider la nationalité et la citoyenneté française de leur substance. Et cela au moment précis où notre pays doit faire face aux épreuves de la mondialisation, doit se rassembler autour de ses valeurs et de ses objectifs . . . » Notre Premier ministre, en bon libéral réactionnaire, désigne ainsi à la vindicte populaire la vraie menace ; la citoyenneté et la nationalité française ne sont pas mises à mal par la mondialisation financière et les exigences toujours plus prégnante du capital mais par l’étranger, cet étranger qui travaille sur notre sol, qui vit dans nos quartiers et dont les enfants fréquentent nos écoles ; l’étranger qui ne devrait pas être là, voilà le danger pour nos valeurs et nos objectifs.
Décidément, la barbarie est toujours présente dans les esprits.