Il faut se rendre à l’évidence : pour l’instant, malgré l’impopularité de la contre-réforme des retraites ( toujours rejetée par une écrasante majorité de français), malgré le mouvement unitaire des syndicats, malgré les grèves et blocages dans un certain nombre de secteurs économiques, malgré une mobilisation citoyenne qui ne faiblit pas, le gouvernement tient bon et attend l’avis du Conseil constitutionnel. Emmanuel Macron n’est pas disposé à transiger et à négocier quoi que ce soit, il ne se départit pas de son insupportable arrogance et n’imagine même pas qu’il pourrait être mis en difficulté. Depuis quand le loup aurait-il peur des agneaux ? Le “ Tous ensemble” symbolisé par cette union syndicale inédite défile bien sagement dans les clous en pariant sur une écoute et une bonne volonté qui n’existent pas. En se trompant sur la nature du pouvoir, l’union syndicale se condamne à l‘impuissance. Elle se voit d’ailleurs décerner des brevets de civisme par les grands médias qui constatent avec satisfaction que le tempo de cette bataille tranquille est donné par Laurent Berger, tout vilain dérapage étant ainsi exclu. Quand les services d’ordre syndicaux coopèrent avec la police de Darmanin, le Président comprend bien que non seulement on n’ira pas le chercher à l’Elysée mais qu’il peut réprimer durement toutes celles et ceux qui ne sont pas suffisamment sages et qui entendent manifester librement. D’une certaine façon, la violence du régime est encouragée par la trop grande retenue syndicale.
Il faut se rendre à l’évidence : la résistance n’a pas atteint le niveau requis, il y manque sans doute un peu de radicalité.
Et la brute envisage déjà sûrement de pousser son avantage un peu plus loin. Macron doit considérer que les mécanismes de défense et de cohésion de la société sont suffisamment émoussés, pour faire sauter encore quelques barrières, quelques dispositifs de protection collective qui constituent une entrave à la pénétration du capital. La contre-réforme des retraites, c’est le portillon pour accéder à la suite du parcours, pour poursuivre sous ce second mandat la longue série de contre-réformes commencées en 2017 avec Edouard Philippe.
Qu’est ce qui peut faire céder quelqu'un qui est intimement persuadé d’avoir raison, qui a très peu d’inclination pour l’écoute ou le partage et qui dispose en tant que chef de l’Etat, sous une Vème république monarchique, de redoutables pouvoirs de coercition ?
La grève générale et le blocage total du pays seraient certainement un moyen efficace. C’est cet appel radical au blocage qui manque au niveau du discours de l’union syndicale même si, bien évidemment, la grève résulte avant tout de l’engagement des travailleurs de la base. Mais ne pas appeler au blocage et à la radicalité dans l’action n’encourage pas . . .
Mais il est une autre radicalité qui pourrait jouer un rôle d'entraînement et de prise de conscience : la radicalité dans la désapprobation et le rejet de cette politique désastreuse.
Jusqu’à présent, malgré l’illégitimité de la réforme, malgré les mensonges, malgré les propos éhontés, malgré un maintien de l’ordre outrageusement répressif dénoncé par la communauté internationale, malgré une forme de terrorisme d'État, l’ensemble des partenaires institutionnels continuent à traiter ce pouvoir comme un partenaire légitime, continuent finalement à le respecter alors qu’il n’est plus respectable Les syndicats s’assoient encore à la table de négociation à la demande de la Première ministre, les députés et sénateurs de l’opposition méprisés, bafoués par l’usage du 49.3 continuent de siéger, les organisations et associations, au niveau local, continuent de discuter avec les préfets, etc
“Ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue” écrivait Simone de Beauvoir
Ne serait-il pas temps d'arrêter toute discussion, de tirer les leçons d’une pratique solitaire et autoritaire du pouvoir, et d’isoler ces psychopathes ?
Ne serait-il pas temps de déshabituer nos gouvernants à avoir en face d’eux des citoyens habitués à un usage excessif du pouvoir ?