C’est une chose couramment admise : les règles morales ordinaires n’ont jamais fait bon ménage avec la politique, tout particulièrement dans le domaine des relations internationales. Le bien et le mal, notions éminemment subjectives, évolutives et variables d’une culture à l’autre, ne peuvent faire l’objet d’un consensus. Le Conseil de sécurité des Nations-Unies, paralysé par le droit de veto des membres permanents, reste d’ailleurs impuissant à régler les conflits dès lors qu’ils mettent en jeu les intérêts des grandes puissances. Dans l’histoire et dans la pratique, ce sont les civilisations dominantes qui ont imposé leurs valeurs, leurs conceptions et leurs jugements aux plus faibles, le plus fort a toujours fait régner sa loi.
Avec Donald Trump, la puissance des Etats-Unis est en roue libre, il ne saurait être question de morale, l’éthique disparaît totalement du champ politique pour laisser la place à un opportunisme froid, mercantile, ne prenant en considération que les intérêts américains qui ont tendance à se confondre avec ses intérêts personnels. Dans ces conditions, ce qui est considéré comme bénéfique pour les USA s’oppose souvent aux intérêts des autres nations et c’est bien le malheur qui est susceptible de frapper impitoyablement et durablement ceux qui s’opposent ou font obstacle aux ambitions américaines. C’est particulièrement flagrant au Moyen-Orient où le génocide lent du peuple palestinien se poursuit sous l’égide des USA malgré un prétendu cessez-le-feu. Depuis le 13 octobre dernier, date du cessez-le-feu officiel, plus de 450 personnes sont mortes et environ 1300 ont été blessées. 37 ONG humanitaires dont Médecins sans frontières bannies par Israël depuis le 1er janvier n’auront bientôt plus accès à la bande de Gaza. Dans le même temps, la colonisation de la Cisjordanie visant au remplacement de la population palestinienne, se poursuit à marche forcée. Donald Trump est pressé de faire du business avec ses amis sur les terres du Grand Israël, de la Méditerranée au Jourdain. Le martyre des Gazaouis et la colonisation accélérée de la Cisjordanie ne suscitent plus guère d’émotions dans les médias, ceux-ci s’apitoient plus volontiers sur le sort des Ukrainiens, des Vénézuéliens et depuis quelques jours des Iraniens. La souffrance du peuple palestinien, reconnu comme un ennemi irréductible d’Israël, allié inconditionnel des USA, est sans doute considérée comme inévitable, banale car elle ne s’écarte pas du cours normal des choses. Dans l’univers médiatique, on ne s’appesantit pas sur des évènement qui ne présentent rien d’extraordinaire.
Il y a 60 ans, lors du procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, la philosophe Hannah Arendt avait déclenché une polémique en considérant que l’action et la psychologie de celui qui mit en œuvre la solution finale en tant que serviteur zélé de l’Allemagne nazie, sans véritablement se questionner sur la monstruosité de sa mission, relevaient d’une forme de « banalité du mal ». Eichmann faisait partie de tout un système très structuré, de toute une organisation, et son comportement pouvait être considéré comme relativement banal au sein d’une organisation où l’obéissance aveugle était la norme.
Aujourd’hui, même si les violences et les immenses souffrances endurées par la population palestinienne ne peuvent être véritablement comparées à la Shoah, elles relèvent malgré tout d’une intention génocidaire et d’une planification. Navi Pillay, présidente de la Commission d'enquête internationale indépendante des Nations Unies sur le territoire palestinien occupé, est catégorique : « il est clair qu’il existe une intention de détruire les Palestiniens de Gaza par des actes qui répondent aux critères énoncés dans la Convention sur le génocide ». Les militaires de Tsahal qui exécutent ce génocide sous le commandement de leurs chefs et du gouvernement israélien, se sont installés dans une routine tragique où la souffrance de l’ennemi désigné, un ennemi déshumanisé, est devenue normale. Sous le régime de Netanyahu, la banalité du mal dont parlait Arendt à propos du travail d’Eichmann s’est incrustée dans les têtes israéliennes. Et cette banalité du mal a contaminé aussi les têtes des dirigeants occidentaux car les souffrances prolongées, inarrêtables - car elle font partie intégrante du système oppressif américain - finissent par composer une réalité monstrueuse indépassable : le mal ne peut être soigné car le maître du monde s’y oppose.
Derrière le génocide en cours à Gaza, il y a toute la soumission du monde à l’impérialisme américain et aux appétits mercantiles de Donald Trump.