Le gigantesque «Monster motor show»

Le Monster motor show fait la tournée des plages et des rassemblements d’estivants avec «450 tonnes de matériel de haute technologie», pour distraire et énerver des vacanciers en mal d’émotions fortes après les longues séances de bronzage et de farniente sur le sable.

En cette fin de journée, sur un terrain vague qui jouxte le parc des sports de la station balnéaire, une foule compacte de  vacanciers est entassée derrière des barrières métalliques délimitant une arène improvisée, fermée sur un des côtés par une rangée de camions remorques aux couleurs rutilantes. C’est maintenant le clou du spectacle : dans un immense vacarme mếlant le vrombissement du moteur, le crissement des pneus, le craquement de tôles disloquées et broyées et les cris des spectateurs, un énorme 4x4, muni de pneus gigantesques, sorte de compromis entre engin de terrassement et véhicule de rallye tout-terrain,  escalade un amas de véhicules, déposés tôles contre tôles au centre de la piste. Le Monster truck, un truc mécanique monstrueux, body-buildé pour l’écrasement de vieilles carcasses métalliques, écrabouille sous des applaudissements nourris toute une rangée d’épaves, des voitures hors d’usage collectées par les organisateurs pour l’occasion. De part et d’autre du plateau arrière du monster truck, deux drapeaux américains flottent au vent, dont on ne sait s’ils ont été placés là pour évoquer les origines de ce type de  spectacle ou pour témoigner d’une forme moderne de vassalité. 

C’est le “Monster motor show”, il fait la tournée des plages et des rassemblements d’estivants avec “450 tonnes de matériel de haute technologie “, pour distraire et énerver des vacanciers en mal d’émotions fortes après les longues séances de bronzage et de farniente sur le sable.  

Sur la plage, à quelques encablures de là, alors que le soleil déclinant irise les traînées blanches des avions dans le ciel d’azur, les cris des oiseaux de mer et le bruit des vagues sont couverts par les stridulations mécaniques des  jet skis qui font leurs derniers ronds dans l’eau avant de regagner le baraquement du loueur posté sur la rive.   

C’est l’été, le  littoral est envahi par une foule de plaisanciers qui sont  avant tout des clients potentiels pour une industrie qui prospère sur le tourisme saisonnier. Le capitalisme ne desserre pas son étreinte sur les plages, le temps libre du travailleur doit être du temps disponible pour la consommation. Toute une palette de produits et de services sont à disposition : de la crème à bronzer jusqu’au Monster show en passant par diverses activités et divertissements nautiques, très souvent motorisés et bruyants. La société de consommation marque de son empreinte les vacances et elle a su, très tôt, tirer parti des congés payés. Du matin jusqu’au soir, la famille en vacances est sollicitée. Le littoral est une géographie particulière car c’est désormais un lieu de consommation extrême qui fait son miel d’une “génération de kids définitifs “ (1).

L’industrie du loisir et du tourisme nécessite des jouisseurs impulsifs, des voyageurs en transit, des baigneurs juchés sur des engins motorisés, des consommateurs de spectacles mécaniques,  plutôt que des contemplatifs et des marcheurs paisibles.   

Le dernier rapport du GIEC souligne le décalage de plus en plus important entre ses recommandations - qui se font de plus en plus insistantes et documentées -  et les politiques des gouvernants qui visent en priorité à soutenir la croissance et un modèle de société qui ne peut que déboucher sur un désastre collectif. Consommer moins, consommer différemment, consommer mieux, devraient être des impératifs mais le capitalisme ne peut s’alimenter et prospérer dans un monde frugal et économe. Comment dès lors espérer que nos dirigeants libéraux, qui sont les mandataires du système économique dominant, prennent  des décisions visant à brider sérieusement le monde des affaires ? Comment compter sur eux pour changer les mentalités, faire évoluer significativement nos habitudes de consommation et notre mode de vie ?

Le réchauffement climatique, la pollution, la dégradation des habitats naturels, menace la vie même et provoque d’ores et déjà la disparition de centaines de milliers d’espèces mais le libéralisme refusera toujours de transiger avec la liberté d’entreprendre. 

Finalement, seul le consommateur a les cartes en main mais malheureusement les cartes lui sont distribuées par le système lui-même et elles sont biaisées. 

Le consommateur, sous influence, est un rouage du système qui est comme un gigantesque  “Monster motor show” ;  à l'échelle planétaire, le capitalisme  écrase et  disloque tout sur son passage, dans une sorte de fureur et de frénésie tout à la fois organisée et chaotique. 

 

(1) L'expression est de Michel Houellebecq dans son roman "La Possibilité d’une Île"

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