"Les routiers sont sympa"

Le libéralisme n’est pas sympa.

« Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société». Cette analyse lucide de Michel Houellebecq dans son roman « Extension du domaine de la lutte » n’est jamais assumée par les libéraux qui, avec une obstination aveugle et une persévérance d’idéologues fermés à toute contradiction, mettent pourtant en place des règles du jeu qui assèchent la vie collective, isolent, fragilisent les individus et les poussent inévitablement à la compétition plutôt qu’à l’entraide et à la coopération. La société néolibérale est une société où les relations économiques, sociales, écologiques, sont régies par le marché. L’Etat s’est replié pour laisser la place libre au privé dans un espace où la concurrence est « libre et non faussée ». C’est un espace dérégulé : pas de marché protégé, pas de subvention, pas d’assistanat, une protection minimum pour une émulation maximum , bref tout ce qui peut fausser une vraie « bonne » lutte entre les producteurs de biens et de services est banni pour le plus grand bienfait, paraît-il, du consommateur, et souvent pour le plus grand malheur des salariés. C’est une société bâtie pour les entrepreneurs, pour les compétiteurs, pour ceux qui disposent des atouts pour se battre, pour les puissants installés ou pour les petits « débrouillards », tant pis pour les autres. Dans un système « parfaitement » libéral, les gros mangent ou exploitent les petits (notamment par le biais de la sous-traitance) sous l’œil complaisant de l’Etat. C’est une société dure où la solidarité repose avant tout sur la sphère privée : la famille, les proches. C’est une société où on ne cesse d’implorer l’intervention d’un Etat démuni qui n’est bientôt plus représenté que par des démagogues impuissants et sans scrupule.

Dans un système parfaitement libéral, la concurrence règne en maître, le prix de marché est sans cesse tiré vers le bas, l’économique prend systématiquement le pas sur tout autre critère. L’entreprise performante est l’entreprise qui peut s’affranchir des contraintes sociales et écologiques.

Le transport de marchandises est une activité emblématique du désordre libéral ; il est particulièrement exposé à la concurrence qui s’exerce entre les différents modes de transport (aérien, routier, maritime, ferroviaire, fluvial . . .) et à l’intérieur d’un même secteur (concurrence intra sectorielle). Ainsi, le transport routier de marchandises est un marché sur lequel opèrent d’après la DGCCRF(1) plus de 40.000 entreprises. Dans un tel contexte de pression concurrentielle qui conduit les professionnels, toujours d’après la DGCCRF, « à proposer pour obtenir des contrats, des prix qui ne couvrent pas totalement les charges liées à leurs obligations légales et réglementaires , notamment en matière sociale et de sécurité », le politique, à défaut de pouvoir modifier une situation qu’il a mise en place, se doit de promettre et de rassurer. Il faut donner le change, il faut faire semblant de protéger, il faut par des mouvements de menton et des déclarations bravaches impressionner, rassurer un électorat qui a besoin de vous.

« Monsieur le Président, on a besoin de vous . . . ! » Les routiers sont vraiment sympa, c’est bien connu ! Mardi dernier (mardi 6 septembre), en déplacement dans la Loire, N Sarkozy a tenu à apporter son soutien à des travailleurs valeureux qui lui disent « laissez-moi travailler plus » et à une profession qu’il n’est pas question « de laisser exposée à une concurrence déloyale sans réagir ». Et d’annoncer dans la foulée la prochaine mise en chantier de l’autoroute A45 entre Lyon et Saint Etienne.

Bien évidemment, en l’absence d’une politique cohérente et volontariste des transports, les propos du Président sont purement compassionnels et clientélistes. Sarkozy ne peut qu’accompagner les immenses dégâts sociaux et écologiques d’une Europe de Lisbonne et de la dette. Les kilomètres supplémentaires d’autoroute privée sont un hochet électoral qu’on agite à point nommé pour calmer les impatiences. Le dumping social à l’intérieur du secteur du transport routier continuera à s’exercer et la prise en charge des coûts indirects (pollution, accidents, usure du réseau routier ) par la collectivité permettront tout juste à ce secteur de survivre péniblement, au détriment d’autres modes pourtant moins dommageables.

Car, dans le même temps, la baisse des subventions à RFF (Réseau Ferré de France), la fermeture des lignes ferroviaires secondaires(2), l’absorption de la majorité des dépenses d’investissement par les lignes TGV, l’ouverture du marché du fret à la concurrence continuent à fragiliser le FRET SNCF (incapable de proposer des tarifs compétitifs pour le « wagon isolé ») et le condamnent à la faillite.

La politique de N Sarkozy sacrifie volontairement le transport de marchandises par rail, plus écologique et plus social (le personnel de la SNCF dispose encore d’un statut relativement protecteur) pour parier à court terme sur le maintien dans de très mauvaises conditions sociales d’un secteur qui, en système économique parfaitement libéral, est plus « performant ».

Et Alain Juppé, notre ministre des affaires étrangères et maire de Bordeaux rouvre le débat sur le grand contournement de la CUB en déclarant la semaine dernière que « la SNCF est incapable de développer le fret ferroviaire, il faut en tenir compte. »

Mais Juppé n’est pas sympa, ça aussi c’est bien connu . . .

(1) Direction Générale de la Concurrence de la Consommation et de la Répression des Fraudes

(2) 30.000 kms de lignes ferroviaires secondaires ont été fermées depuis 30 ans et 10.000 kms de lignes peu fréquentées restent menacées de fermeture à CT)

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