Avant les balles

C’était avant les balles, la terreur était loin ou ne concernait que des anonymes ; Mohammed Mehrah et Khaled Kelkal étaient morts depuis longtemps, presque oubliés ;  on  n’imaginait pas que des terroristes puissent frapper,  en plein cœur de Paris, des journalistes connus, protégés. On n’imaginait pas des actions véritablement préparées, on n’imaginait pas une telle violence, une telle haine, on n’imaginait pas que des jeunes français puissent se désolidariser des hommages rendus aux victimes de la barbarie, puissent ne pas éprouver de compassion, puissent au contraire se sentir solidaires des tueurs.  On n’imaginait pas, on vivait dans notre petit monde confortable, épargné,  on était entre soi, entre gens « civilisés ».  Les médias, les grandes chaînes répandaient en continu la splendeur, la puissance de l’occident, la supériorité de ses techniques, assuraient le règne de la marchandise.  Bien sûr, tout n’était pas parfait : le chômage, l’exclusion, la pauvreté grandissante . . .  mais comment imaginer de tels effets contre-productifs de la recherche effrénée de productivité ?

Et pourtant la colère montait, l’ennemi grandissait dans nos murs.  La pensée unique ne peut concevoir d’alternative, mais une contre-culture radicale, absolue,  se développait, à l’abri de nos lâchetés et de l’abandon de nos valeurs.

Avant les balles,  Il y a eu les deux parties de golfe en Irak menées par les puissances occidentales, avec comme chefs de guerre  et par ordre d’apparition dans les sables du désert : G Bush père et G Bush junior ; deux expéditions punitives suivies en direct sur les écrans de la planète.  On se souvient de l’information  distillée et contrôlée par le service communication des armées,  des premières « frappes chirurgicales » dans l’histoire des conflits, des guidages laser, des bombes expérimentales à uranium appauvri,  du déploiement  de tout un arsenal de mort servi complaisamment aux téléspectateurs. Ces « guerres propres  » et l’infâme embargo qui remplit l’entre-deux, menés certes contre Sadam Hussein mais aussi contre un peuple et des populations innocentes,  firent  au final des centaines de milliers de morts civiles et militaires, dont 576.000 enfants d’après les chiffres de la FAO. Et l’Irak fut finalement abandonné aux religieux.

Avant les balles, il y a eu l’attentat du 11 septembre et ses réponses disproportionnées.  L’opération « Liberté immuable »  englobe et justifie notamment  l’intervention militaire en Afghanistan. Là encore, sous prétexte de libération et de protection contre l’obscurantisme taliban, l’armée d’occupation américaine multiplie les brimades, les « bavures » à l’encontre de populations civiles innocentes. On bombarde, on torture sans retenue et en toute bonne conscience. Finalement, le pays est livré  à Hamid Karzai et à ses mafias pour le plus grand profit des transnationales étrangères.

http://www.amnesty.org/fr/news/afghanistan-no-justice-thousands-civilians-killed-usnato-operations-2014-08-11

Avant les balles, Il y a eu les multiples opérations de Tsahal en Palestine, les crimes de guerre et  contre l’humanité de l’armée et des dirigeants israéliens, le silence complice, l’inaction, voire le soutien inconditionnel  des américains et des européens à la politique sioniste de l’état Hébreu. Dans l’enclave de Gaza, quand on est jeune et sans autre perspective que de vivre reclus sur un territoire dévasté, il faut probablement avoir une conscience d’acier pour résister à l’appel du Hamas et des fondamentalistes musulmans.

Avant les balles, il y a eu bien sûr Guantanamo et la faillite morale d’une grande démocratie.

Et tant d’autres évènements où des populations de religion musulmane ont pu se sentir fragilisées, humiliées, injuriées.

Avant les balles, la «guerre des civilisations» était parfois présente sur les écrans et sur la toile, de quoi perturber quelques esprits fragiles, quelques jeunes en déshérence et en quête d’un engagement pouvant donner un sens à une vie.

En France, avant les balles, il y a eu un aménagement du territoire défaillant, une urbanisation irresponsable, engendrant  une forme de ghettoïsation, certes involontaire mais effective, des barres d’immeubles  pour accueillir et loger dans un premier temps, puis très vite pour parquer les populations immigrées, souvent d’origine maghrébine,  pour les défavorisés,  les déclassés, les chômeurs, les laissés pour compte, les exclus. La misère sociale et la difficulté du « vivre ensemble » se sont peu à peu concentrées dans certaines cités, à la périphérie des villes  et de la république. La crise économique est arrivée, s’est durcie, réduisant comme une peau de chagrin les espoirs d’intégration et de réussite pour des jeunes déjà défavorisés. Le sentiment d’abandon et le ressentiment se sont installés. La tendance à consommer, à rivaliser, les nouvelles technologies, ont fait le reste . . .  des lieux de vie se sont structurés, définitivement en marge.

Il y a eu le retrait de la police de proximité, le terrain laissé aux trafiquants et aux zorros de  la BAC, des zones de non-droit livrées à la violence, à l’insécurité, aux bandes rivales.

Il y a eu les prisons surpeuplées, les conditions d’incarcération indignes, la promiscuité avec la grande délinquance et les imams radicaux.

Il y a eu tous ces contrôles au faciès, toutes ces petites vexations du quotidien, le sentiment, nourri un peu plus chaque jour, de ne pas être un français comme les autres, de ne pas être considéré comme un citoyen à part entière, de devoir  faire son chemin tout seul.

Il y a eu toutes ces bavures policières dans les banlieues, non sanctionnées, et probablement, à maintes reprises,  le sentiment d’une grande injustice donnant lieu à des embrasements soudains.  On peut mourir bêtement pour un vol de mobylette, au bout d’une rue,  quand le  détournement de millions d’euros par des fraudeurs reste souvent impuni.

Il y a eu toutes ces convocations de pure forme à Pôle emploi, ces petits boulots sans suite, ces stages qui ne débouchent sur rien, ces refus, ces fins de non recevoir.

Il y a eu tous ces mensonges de ministres ou de personnalités haut placées, ces affaires classées, ces scandales étouffés.

Il y a eu, bien sûr, ces représentations de Mahomet dans Charlie-Hebdo, ces dessins peut-être inutilement provocateurs.

Et bien d’autres choses encore . . .

Evidemment, il est malgré tout possible de s’en sortir, d’échapper à  sa condition, de se forger un destin hors-norme.  Les bien-pensants  n’hésitent pas à citer des exemples de réussite sociale et à vanter les mérites d’individus remarquables, issus de l’immigration, qui prouvent  que l’intégration républicaine fonctionne pour celles et ceux qui font preuve de ténacité et de volonté. Ces jours derniers, c’est le président du club de rugby toulonnais, Mourad Boudjellal, ancien éditeur de Charb et de Tignous , qui a les faveurs des médias ;  ah , les bons petits soldats de la méritocratie républicaine en première ligne pour cacher l’armée des déshérités ! Mais un modèle s’apprécie statistiquement et quelques contre-exemples ne réussissent pas à racheter une faillite collective. Ces bouffées d’oxygène ne peuvent revivifier un modèle républicain totalement nécrosé. La réussite et le succès de  quelques-uns ne masquent pas une discrimination sociale de masse, une crise qui touche en priorité certaines catégories.

Avant les balles, certains jeunes pouvaient éprouver quelques difficultés à trouver leur place dans notre société.

Evidemment, cela ne justifie pas, cela n’excuse pas,  cela n’exonère pas les individus et les pays arabo-musulmans de leurs propres responsabilités , et il sera bien difficile de dire « tout est pardonné ».

Mais cela permet de comprendre que notre  société qui attise en permanence les rancoeurs  produit maintenant des hommes sans repère, sans famille républicaine, des révoltés, des enragés. Pour tirer les leçons de ce désastre, éviter le déchaînement des forces obscures de l’extrême radicalité,  il faudrait changer radicalement de politique, renouer concrètement – et pas seulement en paroles- avec  les valeurs de la République. Est- ce possible dans l’état et l’Etat où nous sommes ?

 François Hollande s’apprête à revoir à la hausse le budget des armées alors que, comme le remarque le journal «l’Humanité », pour les « élèves en difficulté, l’aide sociale touche le fond ».

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