Il n’y a pas de complot, mais c’est bien plus grave !

Même sous le macronisme et sa terrible dérive autoritaire avec la  loi «sécurité globale», il n’y a pas de complot. Le capitalisme se suffit à lui-même et, pour les possédants, c’est bien plus satisfaisant et surtout durable qu’un complot.

Le complot est à l'honneur. Il ne sera bientôt plus possible d’émettre le moindre discours contrevenant à la doxa officielle sans se faire immédiatement traiter de complotiste ; la théorie du complot est désormais un épouvantail bien commode, brandi par tous les ultras d’une vérité établie une bonne fois pour toutes. Le pouvoir, ses soutiens, les commentateurs des médias dominants, cèdent de plus en plus à la tentation de disqualifier ainsi les opinions qui vont à l’encontre d’une politique qui ne souffre aucune discussion. Quand vous rentrez dans la catégorie infamante des complotistes, vous n’avez plus droit à la parole. C’est le tampon qui permet à votre contradicteur de vous opposer une fin de non recevoir définitive, de passer à autre chose sans prendre la peine d’avancer  le moindre argument ; c’est fini, le débat est clos, le dialogue devient impossible et la parole laisse alors la place au bâton, à la répression. Les gilets jaunes complotent, les islamo-gauchistes complotent, ceux qui dénoncent le bien fondé du confinement complotent, etc.  

Je complote, tu complotes, il complote, nous complotons tous contre un gouvernement et un ordre du monde néolibéral qui, ne voulant admettre aucune alternative, aucune erreur, aucune critique - et bien souvent contre toute évidence - hystérise les esprits, alimente en réaction les thèses complotistes les plus farfelues, et en anémiant le débat citoyen participe à  la montée de l’intolérance et de la violence. 

Quand les mensonges d’Etat sont si nombreux, si grossiers, si permanents qu’il n’est plus possible d’accorder la moindre confiance à la parole gouvernementale, quand les violences policières sont systématiquement couvertes par le pouvoir, quand les tabassages, les éborgnements, les mutilations, se font soit-disant au nom du maintien de l’ordre républicain, quand la loi ” sécurité globale” organise la surveillance généralisée de la population sous l’autorité souveraine et inattaquable de la police,  alors le socle des valeurs communes qui permet une certaine compréhension entre les membres de la société s'effondre. Les clivages deviennent profonds, insurmontables,  et les gens partent en quête de certitudes pour combattre non plus un adversaire mais un ennemi. Tout ce qui peut conforter le sentiment chez ceux qui se sentent outrageusement dominés d’être trahis, trompés, désinformés,  est finalement bien accueilli. Les réseaux sociaux  se transforment en chamboule-tout propice au développement de toutes sortes de thèses permettant de diaboliser l’adversaire. Confrontés à  une restriction phénoménale des libertés publiques et du droit de manifester, les citoyens s’expriment sur la toile et certains donnent libre cours à leurs fantasmes. Et “ceux qui ont crevé les yeux du peuple lui reprochent d’être aveugles”   selon la formule de John Milton. 

Paradoxalement, les théories farfelues qui fourmillent sur la toile, les constructions  outrageusement à charge ( comme le dernier documentaire “Hold-up”), les procès malhonnêtes ou mal étayés, constituent alors des alliés pour le pouvoir et pour tous ceux qui crient à la théorie du complot car ils contribuent à jeter le discrédit sur l’ensemble de l’opposition désireuse d’un changement radical de politique et, dans le même temps, à renforcer l’idée chez les gens “raisonnables” qu’il n’y a pas d’alternative. 

Le capitalisme financier qui règne sur la planète aboutit à la paupérisation et à la manipulation généralisée de populations qui n’ont pas accès à une éducation et une information  leur permettant de développer une analyse critique réfléchie du monde qui les entoure et les contraint.  L’ordre néolibéral produit des individus influençables  qui deviennent une proie facile pour les grands raconteurs d’histoire, les prédicateurs extrêmes, les fanatiques, que ce soit  dans le champ politique ou le domaine religieux. 

L’oligarchie dominante ne veut pas d’un changement des règles du jeu.  Elle s’y emploie au niveau national en plaçant les rênes de l’Etat entre les mains de leurs affidés mais également au niveau international en édifiant, avec une obstination patiente, tout un ensemble de traités et d’accords de libre-échange qui finissent par enserrer les sociétés dans un carcan  indépassable.  

Les firmes transnationales sont de plus en plus puissantes il y a les GAFA bien sûr dont on parle beaucoup par ces temps de distanciation physique et de recours forcé au numérique mais il y a aussi les grandes institutions financières, les grandes banques qui sont au centre d’un réseau serré et entremêlé d’entreprises par le biais de participations croisées leur permettant d’orienter en permanence la vie économique et d’augmenter sa toxicité chronique.  

Il n’y a pas de complot !  Nul besoin de complot dans  le monde capitaliste. 

Dans un complot, les complotistes risquent toujours de ne plus être en accord, ils risquent en permanence la désunion, l’effritement, la dissolution du projet initial.  Dans la société capitaliste, rien de tel : les  puissants, tout en se livrant à une compétition qui peut être féroce, partagent la même vision du monde et du progrès ;  les mécanismes qui sont à l’oeuvre, et dont ils ne sont pas à proprement parler les instigateurs, aboutissent à un résultat global qui accroît sans cesse leur domination et leur fortune. Pour les possédants c’est bien plus satisfaisant et surtout durable qu’un complot.  

Même sous le macronisme et sa terrible dérive autoritaire avec la  loi “ sécurité globale”, il n’y a pas de complot ou alors il s’agit plutôt d’un complot généralisé illustré par exemple par le Black Friday qui devient de plus en plus une institution réclamée par tous, aussi bien les producteurs et distributeurs que les consommateurs.  

Nul besoin de complot, nul besoin de projet honteux concerté dans quelque alcôve à l’abri des regards. Non, le capitalisme est fier de lui et il  réussit le tour de force de nous faire participer au complot.  Nous sommes tous dans le complot !

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