La fusée et le toboggan

Nous pouvons être émerveillés par le spectacle du lancement de la fusée Falcon 9 mais nous sommes, dans le même temps, entraînés dans un toboggan infernal. Quand l’écosystème terrestre est menacé d’effondrement à très court terme, échafauder des plans qui ne pourront se réaliser qu’à très long terme est une pure folie.

Des émissions spéciales, des commentaires dithyrambiques sur les chaînes d’information en continu. . . Thomas Pesquet est à la une de l’actualité, il est parti avec trois autres astronautes pour un long voyage à bord de la fusée Falcon 9 assurant la première partie de la mission “alpha” c’est à dire la propulsion de l’équipage vers l’ISS, la Station spatiale internationale, en orbite autour de la terre.

Ce grand voyage de Thomas Pesquet, en passe de devenir un véritable héros national, est fortement médiatisé. La conquête spatiale demeure une source d’émerveillement et, par ces temps de Covid, les esprits ont sans doute un grand besoin d’échapper à la pesanteur du quotidien. 

Notre société doit continuer à nous vendre du rêve et un rêve qu’elle nous promet à la portée de tout le monde, enfin presque !

La fusée Falcon 9 et la capsule Crew Dragon sont des engins spatiaux développés par la société Space X du fameux milliardaire Elon Musk qui se fixe pour objectif de rendre l'espèce humaine “interplanétaire”. Certains commentateurs, à l’instar de Christophe Galfard sur France Inter, n’hésitent pas à voir dans cette mission une nouvelle étape, « un apprentissage à vivre ailleurs que sur terre ». Il paraît que « l’espace est incontournable, nous devons y aller, c’est dans les gênes de l’humanité ».

Le brin de folie d’Elon Musk fait des émules et engendre de nouvelles pousses . . .

Avec Elon Musk, l’exploration spatiale adopte « une approche moderne » selon les dires du même Christophe Galfard. Ici, on ne parle pas seulement de modernité de conception mais aussi du fait que  des capitaux privés investissent un domaine jusque-là réservé aux Etats.

Le capitalisme est moderne par essence et il est indémodable. La société Space X avec sa fusée, dont certains éléments sont réutilisables et permettent de réduire les coûts, intervient en tant que prestataire de service pour la NASA, la fusée Facon 9 sert en quelque sorte de  taxi « low-cost » pour ce vol spatial.

Au dessus de nos têtes, l’espace est aussi un grand marché et de nombreuses firmes privées, comme la société Blue Origin de Jeff Bezos ou Virgin Galactic qui fait partie du groupe de Richard Branson, sont en compétition avec Space X pour proposer tout un éventail de services, en général non essentiels. Ces sociétés ont toutes par exemple pour objectif de proposer des croisières d’un nouveau genre à des clients fortunés. Les futurs touristes spatiaux pourront ainsi contempler de très haut la planète bleue et presque 5 milliards d’années d’évolution qui entrent dans une phase de destruction et de vieillissement accéléré causée par un super prédateur. La colonisation commerciale de l’espace passe aussi par le déploiement de satellites de communication : dans le cadre de son projet Starlink, Elon Musk prévoit de faire graviter autour de la terre une constellation de 12 000 satellites qui  permettront d’offrir à ses futurs clients une connexion haut-débit permanente via des antennes domestiques. 

L’espace rejoint la panoplie des eldorados et des sources de profit pour les entreprises.

Avec son nouveau statut commercial, il entre maintenant au premier chef dans la catégorie des euphorisants et des outils d’aliénation déployés par le capitalisme pour faire rêver les consommateurs et pour entretenir l’illusion que le génie humain peut surmonter toutes les difficultés et les obstacles qui se dressent sur un chemin désormais cosmique. La conquête spatiale est la tête de pont emblématique  de la société de progrès technologique et de croissance que nos élites promeuvent en permanence et qui devrait  aussi nous permettre de relever les  défis environnementaux. 

Ainsi, au sein de l'ISS, une expérience - qui tient paraît-il beaucoup à coeur à Thomas Pesquet - sera menée visant à fabriquer des emballages comestibles pour ne pas générer trop de déchets. Et la mission devrait aussi permettre « de mieux comprendre le climat de notre planète » . . .  Un terrien à courte vue et n’étant pas doté d’une grande curiosité scientifique pourrait penser que si l’on veut éviter de faire bouillir la marmite peut-être convient-il tout simplement de couper le gaz plutôt que d’étudier de façon plus approfondie les mouvements de convection et de conduction de la chaleur ! 

Les expériences scientifiques menées dans la navette spatiale et notamment celles qui ont la prétention de s'inscrire dans le cadre de la transition écologique, peuvent difficilement servir d'alibi à l’ immense débauche d’énergie et de moyens financiers que représentent la recherche aéronautique et les lancements de fusée en particulier mais les tenants de la modernité ne reculent devant aucune contradiction. 

Avec une conquête spatiale en cours de privatisation, l’orientation de la recherche ainsi que les moyens financiers colossaux qui lui sont attribués ne font l’objet d’aucun débat et échappent à tout contrôle public. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, l’humanité est soumise au bon vouloir d’une petite minorité de milliardaires que les médias dominants nous présentent volontiers comme des visionnaires.

Quand l’écosystème terrestre est menacé d’effondrement à très court terme, échafauder des plans qui ne pourront se réaliser qu’à très long terme pour rejoindre Mars ou d’autres planètes encore plus lointaines est une pure folie, sans parler de l’organisation de voyages suborbitaux pour quelques privilégiés fortunés. Aujourd’hui, la conquête spatiale est une quête désespérée et désespérante, il n’y a pas de planète de rechange. Nos gènes ne sont pas faits pour coloniser l’espace mais pour habiter notre bonne vieille planète Terre. 

Nous pouvons être émerveillés par le spectacle du lancement de la fusée Falcon 9 mais, dans le cadre d’un système capitaliste mondialisé dominé par des PDG visionnaires comme Elon Musk et des dirigeants politiques comme Emmanuel Macron, nous sommes, dans le même temps, entraînés dans un  toboggan infernal pour une immense glissade vers l’inconnu comme des pantins aveulis et avec le sentiment effrayant que tout appui se dérobe.  

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